Décoïncidence

CONFÉRENCE-DIALOGUE FRANÇOIS JULLIEN ET PATRICK HOCHART

12 octobre 2021, Fondation Maison des Sciences de l’Homme, Paris

La conférence, proposée en présence aux membres de l’association, a été l’occasion de revenir sur le concept de la décoïncidence qui sera au cours de l’année pensé au travers de pratiques multiples.

 

 



INTERVENTIONS DES MEMBRES DE L’ASSOCIATION, 30 SEPTEMBRE 2020, A L’OCCASION DE LA CONFERENCE SUR LA POLITIQUE DE LA DECOINCIDENCE

Décoïncidences, Patrick Hochart, philosophe

Par touches discrètes, François n’a jamais cessé de pointer, dans ses divers ouvrages, la portée politique de sa démarche . Mais cette fois, il prend la question à bras le corps et se mêle de promouvoir hardiment une Politique de la décoïncidence, soit de proposer à tout un chacun le concept de décoïncidence, déjà élaboré dans ses livres précédents, en particulier dans l’essai de 2017, Dé-coïncidence, d’où viennent l’art et l’existence, comme l’opérateur possible d’une politique, voire comme le seul opérateur possible d’une politique digne de ce nom, qui sache « rouvrir des possibles dans la vie et l’histoire présentes » (p.36) ; autrement dit encore, il s’efforce de mettre à l’épreuve la « fonction pratique » (p.31) de ce concept, en se souciant de savoir « qu’est-ce que peut un concept ? » (p.11). Or, s’il incombe au concept d’ « avoir prise sur du réel, y compris historique » (p.48), il ne saurait avoir effectivement prise sur l’expérience « y compris publique et politique » qu’en œuvrant à sa transformation . A ce compte, s’écartant de la figure canonique de l’ « intellectuel engagé » qui prend parti sur la scène publique « parallèlement » à ce qui le qualifie comme « intellectuel », c’est « du sein même de (son) chantier philosophique » que François entend que procède « un engagement qui soit effectivement politique » (p.11) ou qu’il propose le concept de décoïncidence « comme l’outil d’un engagement proprement philosophique en politique » (p.31), engagement « nécessaire, parce qu’élémentaire » (p.43) . Bref, le philosophe ne peut ni ne doit se soustraire aux implications politiques de son élaboration conceptuelle.

        Mais François fait un pas de plus en retournant la perspective et en posant, dans une veine apparemment, voire foncièrement platonicienne , qu’ « (il) ne voi(t) pas, à vrai dire, ce que serait une politique qui ne s’inscrirait pas dans une philosophie première ou générale. Pourrait-elle être effectivement une politique ? » (p.36). Aussi bien, proposant son concept de décoïncidence comme un outil susceptible, en tout domaine, de rouvrir des possibles inaperçus, oblitérés sous le conformisme de l’adéquation ou de la coïncidence, il ne saurait, en guise de mode d’emploi, pour nous « le mettre en mains » (p.21), que retracer sommairement le parcours ou le canevas de son élaboration philosophique. En d’autres termes, le « détour théorique » (p.9, 31), la « médiation abstraite » (p.8) est de rigueur – rien moins qu’un « préambule » (p.36) -, à moins de s’en tenir à l’opinion enlisée dans sa bonne conscience qui « opprime en douceur » (p.52), et François invite quiconque voudrait, en praticien, se saisir de cet outil, à se faire philosophe, à s’adonner « à la pratique philosophique », car enfin « c’est là, du moins, le seul départ possible de la démocratie, son fondement légitime : que chacun s’exerce effectivement – personnellement – à penser » (p.10) ; faute de quoi, « par esprit de démocratie croit-on sans l’interroger », s’incrustent subrepticement, sous couvert de pourfendre « l’élitisme », le dédain du « grand nombre » et l’élitisme le plus sournois (p.50).
      En revanche, ce qui est moins platonicien, c’est que pour être l’outil d’une politique effective, soucieuse de promouvoir du commun, et non pas de cimenter du collectif à force d’adhérence idéologique (p.38), la décoïncidence n’opère nullement à titre de principe (archè) ni en projetant un modèle (p.19) sur lequel régler la pratique . La preuve en est d’abord qu’« il ne peut s’agir que de décoïncidences au pluriel, et dont le pluriel est constitutif », de décoïncidences minuscules qui ne procèdent pas « d’en haut », en grand, telle « une affaire verticale » à l’instar de la Révolution, et qui « ont donc vocation à s’associer » (p.54) ; à preuve ensuite que la question qui ouvre l’élaboration de leur concept ne se demande pas : à qui ou à quoi incombe-t-il de commander ?, mais plutôt : d’où viennent les initiatives ? , de sorte qu’« il s’agit essentiellement, dans le travail de décoïncidences, d’initiatives sans commandement » (p.54), d’initia sans archè, et qu’en mettant ainsi l’accent sur le risque de l’initiative (p.42, 49 50, 52, 53,63), François renoue avec la formule augustinienne qu’affectionne H. Arendt (De Civitate Dei, XII, 20) : [Initium] ergo ut esset, creatus est homo, ante quem nullus fuit.
      Juste pour finir : quelle que soit « l’extension indéfinie » du concept de décoïncidence, ce n’est pas dire qu’il s’agisse d’un passe-partout qu’il soit loisible de « faire tourner en rond, à vide, machinalement », « à travers les différents horizons de la vie » (p.35), comme le « poumon » des médecins de Molière ; encore faut-il à chaque fois, singulièrement, « apprendre à décoïncider » (p.27) et faire preuve du « discernement » (p.29) requis pour déceler, en amont, la « fissure » propre à lézarder la chape du conformisme et de l’idéologie ; François a donc beau nous « mettre en mains » un outil précieux, il ne nous le livre pas clés en mains ; aussi bien, faute de la maintenir en tension, on aura tôt fait de faire coïncider jusqu’à la décoïncidence.

 

[1] Ainsi, entre autres, cet énoncé dans Il n’y a pas d’identité culturelle (Paris, 2016, p.31) : « Car cette diversité propre au culturel, intérieure aussi bien qu’extérieure, pose la même question de fond, qui est politique : comment à partir d’une telle diversité, qui est au principe du culturel et en fait la ressource, produire le commun nécessaire pour pouvoir à la fois les deux – déployer l’humain, dans l’extension de ses possibles, et “vivre ensemble” ? ».

[2] « Cette médiation abstraite le [le philosophe] fournit en prises effectives pour reconfigurer l’expérience, y compris publique et politique : non seulement pour la réfléchir ou l’interpréter, mais – pratiquement – pour la transformer. Car l’interpréter, c’est commencer déjà de la transformer. La “tour d’ivoire” du philosophe a-t-elle jamais existé? » (p.8).

[3] « Socrate a été le grand Décoïncidant, par son “ironie”, et non pas un dénonciateur » (p.43).

[4] Qui fait de Socrate le seul Athénien qui pratique véritablement la chose politique : Oîmai met’oligôn Athènaiôn, hina mè eipô monos, epicheireîn tèi hôs alèthôs politikèi technèi kai prattein ta politika monos tôn nûn » (Gorgias, 521d).

[5] Aussi est-il peut-être aventuré de nommer « “Dieu” la décoïncidence pour l’élever en principe » (p.23).

[6] Comme d’où viennent l’art et l’existence (op. cit.).

 

 

A propos de “Politique de la décoïncidence”, Jean-Pierre Bompied, philosophe

Un engagement philosophique dans le champ politique est-il possible? C’est la question dont traite un texte d’une soixantaine de pages que François Jullien a intitulé “Politique de la décoïncidence”. Mais pourquoi poser aujourd’hui une telle question dont la réponse paraît acquise tant sur un plan général que dans le contexte historique des démocraties modernes?
Depuis la mise en route grecque de la réflexion philosophique, toutes ses grandes figures ou presque ont traité de politique, de Platon à Nietzsche. Ils ont soigneusement, précisément justifié leur préférence en matière de “régime”.


Après 1945 cette constante de l’activité philosophique a été vigoureusement réaffirmée par Sartre avec le terme d'”engagement”. Le philosophe (comme l’artiste) n’est pas extérieur au corps social, il est pris dans sa trame et ses tensions vivantes; loin de feindre une illusoire indépendance d’esprit, il doit expliciter et assumer ses choix de société. L’auteur de “L’être et le néant” prenait ainsi la position paradoxale du contemporain capital (succédant à Gide) : celui qui rassemble dans le dissensus en imposant non pas ses réponses mais ses questions, de sorte que plus on le combat et essaie de le réfuter, plus il pénètre le paysage intellectuel et devient incontournable. Après 1968 Foucault modifie-t-il cette position sur le fond en s’engageant non plus dans l’universel mais de manière “spécifique”, essentiellement sur le sort des minorités sociales? C’est lui alors qui devient incontournable, et peut-être le reste, une étude datant de quelques années seulement le déclarait le philosophe du 20° siècle le plus étudié à l’échelle mondiale.
François Jullien commence par expliquer – c’est la première partie de son texte qui en comporte trois – que l’engagement de ces deux grands aînés, stylistes talentueux parvenus à une audience mondiale, n’était pas philosophique mais idéologique. Ils se prévalaient de leurs travaux philosophiques pour défendre des opinions et options politiques. Certaines d’entre elles, on le sait à présent, reposaient sur des erreurs d’analyse, parfois de lourdes illusions.
On peut alors demander comment l’auteur de “De la dé-coïncidence” opère cette distinction de principe entre philosophie et idéologie. On se souvient du mot sarcastique de Raymond Aron : “L’idéologie, c’est la pensée des autres”.


Le texte dont nous parlons articule une réponse en trois temps.

Le premier est un examen d’ensemble de la situation intellectuelle actuelle. Un diagnostic. L’idée-force est que toutes les activités de l’esprit sont désormais dominées par le pouvoir médiatique, le quatrième et dernier pouvoir mais pas le moindre. Cette domination venant d’un encadrement et filtrage des produits de la pensée par les règles de la Communication. Dans les médias les débats et polémiques ne manquent pas, mais toujours déjà préparés, formatés, conditionnés. L’intellectuel, s’il veut s’exprimer, se rendre “visible”, doit rentrer dans le jeu, endosser un rôle.
D’où, formulée par François Jullien, une “défiance” à l’égard d’un tel système d’information. La conviction aussi que la position d’engagement de naguère y devient inévitablement “posture”. Enfin que les thèmes rebattus de la “révolution” et de l'”innovation” – les deux scénarios opposés du changement, version dure et version douce – ne sont que les masques de l’utopie drapée dans son indignation impuissante ou du conformisme complice distillant ses platitudes. Impuissance et complicité, on aura reconnu un retour de la grande idée marxienne d’aliénation – hommage d’ailleurs mesuré à l’auteur du Manifeste du parti communiste qui aurait privilégié indûment les seuls facteurs économiques dans la compréhension de l’histoire des sociétés humaines.

 

La seconde partie du texte présente l’arme pour sortir de ce piège intellectuel. Elle est philosophique et s’appelle “décoïncidence”, sa fonction est de “rouvrir des possibles”.
Occasion pour le philosophe-helléniste-sinologue de redonner à sa plus éminente création conceptuelle la place qui lui revient dans l’ensemble de son parcours : centrale.
Rappelons l’idée essentielle qu’il a su décliner dans tant de secteurs de la culture (art, religion, philosophie, théologie, anthropologie, préhistoire…) : décoïncider au sens de se désolidariser d’une fonctionnalité et normalité acquises est constitutif du fait humain, espèce dès lors moins naturelle qu’historique, ne pouvant être définie par une essence mais seulement par la capacité toujours risquée de “fissurer” tout état obtenu jusqu’à son abandon, perte permettant alors l’émergence d’un nouvel état. Dans le domaine de l’art, ce processus est patent au cours du 20° siècle – le nom de Picasso est emblématique à cet égard – mais il prend sens aussi et surtout en éthique, pour le comportement personnel. Citons : “Au lieu que de l’existence sombre en essence, de l’essence se remet en tension d’existence”. Lisant cette phrase si fortement balancée, on se demande si Sartre ne l’aurait pas signée.
Décoïncider est un acte qui trouve ainsi son plein sens sur le plan éthique, comme le confirme l’élaboration du concept d'”inouï”. Lequel se distingue du sens courant du mot (exceptionnel, extraordinaire) pour se loger dans l’expérience la plus commune et ordinaire, en langage philosophique pour se tenir à un plan d’immanence. De l’inouï ainsi entendu seule la décoïncidence permet l’émergence. Vivre à hauteur d’inouï – titre d’un petit livre commentant cet ultime concept – est l’injonction à laquelle aboutit l’ensemble de la démarche philosophique entreprise depuis si longtemps, démarrée en Chine.

 

Il ne reste plus qu’à appliquer à la situation politique repérée au début ce concept philosophique, particulièrement approfondi sur les plans éthique et esthétique. C’est l’objet de la troisième et dernière partie du texte, la plus copieuse.
Mais alors la réflexion doit passer du plan personnel au plan social inhérent au fait politique. Ce passage s’effectue en quatre étapes.
La première montre comment l’état de coïncidence sécrète de l’idéologie, c’est-à-dire de l’adhésion hors critique et que ce processus uniformisant est amplifié dans un “régime de médiatisation généralisée”. D’où la distinction essentielle du collectif et du commun : ce qui n’est qu’additif, grégaire et ce qu’on partage vraiment. Regardée de ce point de vue, la crise sanitaire déclenchée par la pandémie de Covid-19 apparaît comme une grande occasion manquée, en France un gouvernement pris au dépourvu a surenchéri dans le collectif au lieu de chercher à produire du commun.
Il va sans dire que cette première affirmation “décoïncidante” mérite débat. Mais non moins les propositions qu’égrène une seconde étape intitulée “Pratiques de la décoïncidence”. Avec ces pratiques – dont les exemples choisis étonnent, comme celui de la femme à l’élégance marquée ou à la tenue provocante – on entre alors dans le vif du sujet mais en s’appuyant sur de nouvelles distinctions : dénoncer / décoïncider, désobéissance / désobédience. Le premier plan est celui de l’action, au présent ; le second celui de la réflexion sur sa condition de possibilité. Autrement dit : le premier est politique, le second philosophique. Le modèle est aussi ancien que la philosophie : dans sa cité Socrate ne dénonce personne ni ne désobéit à aucune loi, ce qu’on supporte de plus en plus mal, c’est sa décoïncidence ironique permanente et la désobédience qu’elle entretient.
François Jullien rappelle que la coïncidence idéologique n’est pas seulement le fait des dictatures, mais aussi se répand insidieusement dans les démocraties actuelles. Et dès lors il épingle comme insuffisamment pensés, suspects tant ils sont consensuels, les thèmes constamment invoqués de la Précaution, du Care, de la Bienveillance et Solidarité. La décoïncidence se reconnaît à son caractère “incisif” tranchant dans le ronronnement général bercé par les médias. Décoïncider est un appel à la vigilance, et cela, au quotidien, dès les mots dont nous nous servons.

 

La réflexion se poursuit en examinant sous cet angle la situation actuelle de la France (3) puis pour finir de l’Europe (4).
Une formule résume le présent français : “la rétraction des possibles”. Un processus que ne pourrait inverser qu’une stratégie d’ensemble de réouverture de possibles, décoïncidante, mais nécessairement plurielle et locale, bien différente des grandes dénonciations frontales et globales auxquelles rituellement se livrent des intellectuels en vue.
Car le travail réflexif collectif que François Jullien appelle de ses voeux devrait résulter d'”initiatives sans commandement”, l’inverse en somme de ce montrent depuis un siècle les entreprises révolutionnaires, toujours implacablement unitaires et verticales, décrétant l’égalité et organisant l’asservissement. Mais le philosophe ne s’en tient pas au tracé de cette grande perspective, il donne l’exemple en enfonçant quelques coins dans les pseudo-évidences du moment, notamment à propos d’élégance, d’élitisme, dans le registre du détestable, et de décroissance, de l’être-zen dans celui du désirable. Il énonce même quelques règles de l’éthique de l’entreprise par temps de crise. En tout cas l’objectif est clair : sortir de cette situation où “la politique patine, c’est-à-dire tourne en rond sans avancer”.
Dernière étape de la réflexion : s’élargir à l’Europe pour prendre à ce niveau valeur de conclusion.
De nouveau un acquis philosophique effectué dans l’existentiel est transposé dans le politique : le concept de “seconde vie”. Au niveau personnel, la seconde vie rompt moins avec une première qu’elle ne s’en écarte par une décoïncidence grâce à laquelle peut émerger du nouveau. Ce qui confère un contenu effectif et concret à la notion de liberté.
La question est de savoir si L’Europe née après 1945 peut sortir de son usure actuelle et se relancer vers l’avenir? La réponse déjà présentée et argumentée par François Jullien est : non pas en invoquant quelque identité mais en mobilisant ses “ressources”, concept pour lui essentiel et différent de valeurs (exclusives), de richesses (limitées) et de racines (mythiques). Des ressources s’explorent et s’exploitent; elles sont disponibles, sans propriétaires attitrés; mais négligées elles se perdent. Ressource implique donc responsabilité.
Or de ressources la culture européenne ne manque pas. Elles sont à la fois philosophiques et langagières.
Limitons-nous pour évoquer ces pages décisives, sur le plan philosophique, à la notion d'”idéalité”, sur le plan langagier, à celle de traduction, l’une et l’autre à réactiver d’urgence pour résister à une dérive historique et construire un horizon de relations internationales autre que celui, menaçant, des nouveaux empires qui se constituent – tous hors d’Europe, note François Jullien.
Les dernières phrases du texte en appellent vigoureusement à “notre responsabilité commune en Europe” à l’égard d’un “idéal” spécifique, moins usé que “fragilisé”, et qu’il importe de revivifier, pour le “monde entier”.

 

Quelques remarques pour terminer ce simple survol. Un appareil conceptuel neuf et consistant est dirigé vers l’intelligence mais aussi la transformation d’une situation politique inédite. Mais l’opération n’a de sens et d’avenir qu’en trouvant des relais dans le corps social, parmi ses acteurs divers et multiples. François Jullien ne veut pas parler aux seuls philosophes – corporation tendant à s’enfermer dans ses propres discours – ni non plus à tous, comme excelle à le faire, dans les médias, celui qu’il appelle “l’intellectuel d’opinion”, et qui en fournit à la demande sur à peu près tous les sujets. François Jullien s’adresse à tous ceux qui travaillant dans leur domaine particulier restent capables de lire, pour réfléchir.
Dans ce texte de philosophie appliquée, opérant par allers retours entre concepts et expérience sociale, je vois une proposition rationaliste pour commencer de répondre au malaise démocratique contemporain. Mais comment cette forme de résistance peut-elle opérer effectivement ? En s’associant, dit François Jullien qui conçoit une pluralité de fissurations locales finissant par se rejoindre et épauler dans un processus de changement profond de la donne politique.
Organiser une résistance n’est pas chose simple – Daniel Cordier l’a rappelé dans ses beaux livres sur Jean Moulin. En philosophie non plus.

Ce texte convainc de l’intérêt politique d’un engagement philosophique qui se tiendrait en amont à la fois des organisations politiques et des médias, constituant un foyer de réflexion complètement autonome, cultivant son écart. Mais n’est-ce pas là le propre de toute grande philosophie : faire école à partir de sa propre puissance conceptuelle ? Un processus général qui en fonction des époques et des régimes a pris des formes différentes, directes dans l’antiquité, beaucoup plus individualisées à partir de l’époque classique, jusqu’à ce que Marx les déclarent toutes caduques et devant désormais s’intégrer à la praxis politique (“changer le monde”) laquelle pour être effective requiert une organisation, un instrument, un parti. A cette condition seulement les mots pourront mordre sur les choses.
D’où la question : comment organiser un engagement philosophique de résistance qui se veut pluriel ? Quelle forme prendra cette association ? En quoi sera-t-elle différente des lieux de recherches publics et privés existants ?
Seconde remarque : cette initiative philosophique intervient dans un contexte sociétal inédit marqué à la fois par l’ébranlement des vieilles certitudes (un monde prend fin) et un sentiment d’urgence (c’est maintenant ou jamais qu’il faut changer de direction civilisationnelle). Comment décoïncider quand dans les repères collectifs plus rien ne coïncide, que tout vacille et qu’on ne se contente plus de déclamations (“Le monde brûle”), mais qu’on exige la mise en oeuvre sans délai de grandes décisions ?
L’Association Décoïncidences (le pluriel est à noter) entend intervenir dans le débat public en proposant “de nouveaux concepts” élaborés à partir des pratiques sociales et professionnelles les plus diverses. Le mouvement se prouve en marchant.

 

Engagement philosophique et concepts de combat, réponse à François Jullien, Stéphane Gaulier, Musicien administrateur


Si dans les essais précédents l’engagement philosophique se découvrait plus clairement dans les dernières pages, ici le style y est résolument engagé du début à la fin, et cela tout en se maintenant à l’écart d’un quelconque militantisme (si banal aujourd’hui qu’il en devient vulgaire !) Le dépoussiérage conceptuel est toujours à l’œuvre : engagement idéologique vs engagement philosophique, visibilité vs notoriété, collectif vs commun, dénoncer vs décoïncider (au niveau politique), désobéir vs désobédir,… Après de nombreux exemples de décoïncidences  – dans les arts, le vivre, les parcours de vie (l’exemple de Socrate est à ce titre très éclairant)-  le texte nous engage dans une dernière partie proprement politique. A ce propos, j’ai noté que vous avez choisi l’exemple de Charles De Gaulle pour faire pont avec le chapitre intitulé pour une politique de la décoïncidence…
 
Apprendre à décoïncider : une ressource de l’esprit

L’apprentissage de la décoïncidence – désadhérer- est, me semble-t-il, à creuser plus en avant. Initier du nouveau par décoïncidence est une ressource de l’esprit qui aujourd’hui doit être promue. Mais comment faire pour inciter nos concitoyens à penser davantage le processuel, le temps long, le biais, la stratégie ? Comment faire pour transmettre le goût du soupçon, du dérangement ou du découvrement ? C’est pourtant à ce prix – et à cette exigence – que l’on pourra rouvrir de nouvelles fécondités culturelles, de nouveaux possibles pour la France et l’Europe. Cela constitue une piste de réflexion pour notre association.
 
Les médias et la Connexion généralisée

Vous pointez, à juste titre, l’influence totalisante, sinon totalitaire, des médias et des réseaux sociaux. Ils ont une action globale sur la société et finissent par la façonner. Si prégnante que soit cette influence, l’effort du contre-courant me semble nécessaire non pas pour bâtir une contre-culture – trop proche des utopies faciles –  mais pour résister et par-delà mettre en tension ce qui est si confortablement installé. Il faut donc échapper à l’étau médiatique qui tend à faire pleinement coïncider. Sa puissance d’adhérence ne serait-elle pas due au fait que sous prétexte de faire s’opposer des opinions divergentes, elle en fait oublier jusqu’aux acteurs eux-mêmes, qu’ils pensent et s’expriment sous une même forme de pensée : l’obédience idéologique confortée par la bonne conscience. Ce système – les médias faisant système – est à fissurer ! Paradoxalement, comment se faire entendre aujourd’hui sans ce système.
 
De l’urgence à activer des possibles

La fin du texte nous ouvre sur un chantier d’une importance et d’une urgence capitale. La rétractation des possibles nous renverrait à l’inaction et surtout en proie aux nouveaux empires. Cessant de nous renouveler, nous sommes inéluctablement condamnés à subir ce qui se joue ailleurs. Pour autant, le savoir-faire et le savoir-penser de notre vielle Europe conservent encore de nombreuses ressources ; il ne dépend qu’à nous de les activer. On sent bien, lors des dernières pages, que vous ne souhaitez pas mener seul cet engagement : le nous y est très présent. De fait, vous incitez tous ceux qui souhaitent vous rejoindre à mener ce combat – car il y a combat-  avec vous. Il nous faut donc travailler ensemble et c’est bien le sens de notre association Décoïncidences.

 

 

 

 

Une Autre Route, Jacques Ferrier, Architecte

      Si je peux évoquer une coïncidence, qui aujourd’hui oppresse, paralyse et empêche le nécessaire changement, c’est celle qui confond l’élaboration de la ville et l’imposition du progrès technique. L’architecture occidentale a lié son sort à la technique, la mobilisant toujours plus pour dominer la nature et le monde. Mais de servante, celle-ci a fini par devenir la vraie maîtresse, fixant désormais son rythme et appliquant son propre programme, qu’elle n’a pas à expliquer. En ne voyant pas l’essence nouvelle de cette relation devenue coïncidente, les designers -urbanistes, architectes, ingénieurs, designers industriels…- se privent des moyens de remettre en cause leur pratique, alors que celle-ci est en crise, comme l’univers technique lui-même, notamment face aux enjeux environnementaux et sociaux posés par l’urbanité contemporaine. Quand l’acceptabilité du progrès est remise en cause, le sol se dérobe sous les pieds des idéologies architecturales et urbaines ; et elles ne peuvent rien y faire car, sans l’admettre, elles ne sont plus maîtresses de leur destin.

      Nombreuses sont les théories qui ont pris la technique pour objet, dans une fascination qui en a fait la source d’inspiration des esthétiques architecturales successives : jusqu’à maintenant, le progrès était seul à même d’écrire le récit unificateur de la modernité. Mais de quel progrès parle-t-on ? À mieux y regarder, on constate que c’est une approche technique -parmi d’autres possibles mais ignorées-, qui livrée à elle-même, est devenue la principale source du design de l’environnement, que ce soit à l’échelle de l’objet, du bâtiment ou de la ville. Pour remplacer la ville ancienne à leurs yeux irrationnelle, et devenue dangereuse avec l’insalubrité, les maîtres de l’urbanisme Moderne se sont tournés vers le formidable arsenal technique que les ingénieurs mettaient à leur disposition pour faire du passé table rase. Ils ont créé un modèle urbain nouveau, fruit de la science et de la planification géométrique, et opportunément conforme à l’économie capitaliste. Durant plus d’un siècle, sans cesse amplifiées par de nouvelles innovations techniques, les performances de cette stratégie ont accompagné l’accroissement démographique mondial. Annihilant l’urbanisme sensible et contextuel des cités anciennes, l’urbanisme fonctionnel a imposé, comme jamais auparavant dans l’histoire des hommes, une même façon de concevoir les milieux habités, produisant partout des mondes urbains efficaces, mais sans qualité.

       De cité, la ville est devenue infrastructure -accumulation inouïe de bâtiments, de voitures, de réseaux tentaculaires, de surabondance commerciale, d’hyper-concentration d’espaces de travail-. Elle s’est imposée comme le cadre organisateur de la vie quotidienne de millions d’humains. Le prix à payer pour le confort qu’elle apporte, chacun le ressent bien, même s’il peine à le définir. En se substituant, d’autorité, à la plupart des compétences des habitants, la ville-machine en est venue à créer une douce mais bien réelle oppression ; en contrepartie, tout au moins attendait-on qu’elle soit protectrice. Force est de constater qu’il n’en est rien.

      La crise sanitaire a exposé la fragilité d’un dispositif trop prédominant, sans alternative et incapable d’adaptation. Le mouvement s’arrête et toute la vie urbaine dysfonctionne, tant on a soumis sa raison d’être à l’accélération perpétuelle. D’un continent à l’autre, les infrastructures urbaines hyper sophistiquées n’ont garanti aucune sécurité face aux conséquences d’une épidémie. Qu’en serait-il en cas de crise climatique ? d’un long épisode de canicule ? d’une rupture d’approvisionnement en énergie -et donc d’interruption des télécommunications- ? ou pire d’un accident sur l’eau potable ?

     Il aura suffi de l’injonction à nous fixer à un même espace -chez nous- pour révéler une profonde désillusion sur nos métropoles. Du même coup, ce temps de latence, où la ville-machine s’est arrêtée, a laissé entrevoir une autre ville : la ville des voisinages, des déplacements à pied, des courses locales, de la consommation frugale… Avec une rapidité surprenante, le corps du citadin a retrouvé un lien avec son milieu, alors même que, les animaux revenaient, l’eau des fleuves se clarifiait, l’air s’épurait. C’est donc bien cette infrastructure qui tenait à distance la nature, qui mettait comme un écran entre nous et le monde ? L’évènement a provoqué une décoïncidence qui a révélé d’autres possibles.

      Or, quand voici venu le temps du retour à la normale, on nous propose une fuite en avant vers un recours toujours plus intense, plus intrusif, à la technologie. Comme par exemple le ‘tracking’, à la suite des métropoles asiatiques -Shanghai, Hong-Kong, Singapour…. Après avoir soumis la conception des environnements urbains au joug du marché et de la consommation, par excès de précaution sanitaire, allons-nous y ajouter celui de l’autoritarisme technique ? La tendance est déjà à la digitalisation du comportement des habitants, à la superposition aux actions les plus simples du quotidien de contrôles invisibles, mais omniprésents. Si pour être ensemble, les gestes de la vie collective deviennent barrières et que nos smartphones nous traquent, l’idée même de ville est définitivement mise à mal par l’avènement de la ville sans contact, un cauchemar, digne de ‘Black Mirror’.

      La ville est le reflet de la société qui l’engendre. Mais à son tour elle suscite ou empêche des possibilités qui modifient la société elle-même. Les comportements actuels, le recours toujours plus grand au artefacts informatiques, si on n’y prend garde, vont s’imprimer dans la forme de nos villes, pérennisant la désincarnation des espaces publics au profit de la connexion permanente et illimitée. A l’inverse il faut remettre en jeu le corps dans la ville, placer le vécu de l’habitant au cœur du design urbain. La crise a montré que la relation est la valeur fondamentale de la ville résiliente. Nous voilà aujourd’hui face à un choix, ou plus précisément à l’urgence de nous créer la possibilité du choix.

      Dans le domaine de la technique, comme dans celui de l’art, la tyrannie du nouveau a imposé une voie unique, celle d’une idéologie du progrès incapable aujourd’hui de se réformer. Une idéologie qui ignore à chaque étape toute alternative, et ne considère pas les multiples bifurcations que l’innovation technique elle-même, justement, propose. On a perdu de vue le fait qu’il y a une grande diversité de progrès possibles, à condition de faire un pas de côté, de décoïncider comme nous le propose François Jullien, et de sortir des rails pour choisir une autre route.

      Il est grand temps. Les remises en cause de ce train fou fusent de toute part. Les designers, au premier rang desquels tous ceux qui créent pour la ville, ont une opportunité unique de reprendre leur place d’éclaireurs. Il ne s’agit pas d’appeler à la “détechnisisation” du monde, mais de fixer des objectifs pour une nouvelle approche, en résonance avec la planète et accordable aux contextes. C’est ce qui est attendu de façon pressante par une société où le soin du corps, la réappropriation du quotidien et le désir de sociabilité n’ont jamais été aussi grands.

 

Justice et dé-coïncidence, Bertrand Delcourt, Avocat-médiateur

       En l’état d’une crise qui paralyse toute initiative et d’un sentiment diffus d’impuissance, l’Association Dé-coïncidences entend proposer au débat de nouvelles perspectives à partir du chantier conceptuel ouvert par François Jullien. Les professionnels de tous horizons qui adhérent à cette Association s’accordent à transposer ces concepts sur leur terrain respectif. Avocat de formation, praticien de la médiation, j’ai saisi dans l’œuvre de François Jullien des concepts qui revivifient mes pratiques professionnelles. Partant d’un constat, un pacte social fracturé, je me suis interrogé sur les modalités selon lesquelles l’Association Dé-coïncidences peut contribuer à y remédier, et sur les moyens à mettre en œuvre pour promouvoir une dé-coïncidence dans l’univers de la justice.

      Pourquoi constatons-nous une déshérence des esprits (les gilets jaunes, Nuit debout, ou tant d’autres éruptions sans lendemain…) ? Le mythe de l’homme providentiel a du plomb dans l’aile, ne serait-ce que du fait de la désaffection des urnes. L’on ne vote plus, depuis plusieurs scrutins déjà, que par rejet du pire, plutôt que par adhésion au meilleur, et l’intolérance fermente. La dynamique du « en même temps », un temps crédible parce qu’elle était potentiellement porteuse d’une réhabilitation de la pensée d’un monde complexe, et semblait sonner le glas d’un manichéisme de bas étage, n’est apparue être en définitive qu’un artifice de communication, et s’essouffle. La montagne du Grand débat national a accouché d’une souris, et l’on peut redouter qu’il en aille de même de la Convention citoyenne pour le climat. Nous prenons chaque jour un peu plus la mesure de la perte de contrôle de notre environnement, de la proximité de l’abîme où nous précipitent des rites de consommation auxquels nous ne savons pas renoncer. Nous nous résignons à compter, par milliers, les réfugiés victimes d’une mortelle odyssée, et nous accoutumons à manquer à la plus élémentaire des humanités à leur égard. Les vecteurs d’information qui privilégient le recul et l’analyse se raréfient. Regardez autour de vous dans les transports en commun ; combien de passagers les yeux rivés sur un écran de quelques centimètres carrés qui diffuse des banalités, quand ce ne sont pas de fausses informations, qui entretiennent la superficialité des opinions et rétrécissent l’horizon de leur imaginaire ? Combien, par contraste, absorbés dans la lecture d’un article de fond ou d’un livre qui mobilise la réflexion et affermit le jugement ? L’héritage conceptuel se révèle inadapté à un monde dit hyper-communicant dans lequel chacun – réseaux sociaux obligent – peut revendiquer une audience dont l’importance n’a d’égale, parfois, que la vacuité du discours. La figure de l’intellectuel s’est érodée ; le « spectateur engagé », fruit d’une prudente maturation et si cher à Raymond Aron, n’a pas plus droit de cité que la « nouvelle star », produit spontané de l’effervescence médiatique.


     Alors, pourrait-on dire, comme par une citation désenchantée, « Que faire » ? En effet, ce diagnostic d’une crise qui affecte tous les domaines de notre société, crise sociale, économique, crise d’identité, politique, institutionnelle, aujourd’hui sanitaire, est partagé par le plus grand nombre, mais c’est l’élaboration en commun de réponses efficientes qui est difficile.


     Les rôles sociaux qu’on nous assigne, l’architecte, le journaliste, l’économiste, l’avocat, l’artiste, le philosophe, sont « enfermants » ; on nous donne à croire que la parole qu’ils autorisent, les processus et habitudes qui s’y attachent sont constants et inamovibles. Mais il n’y a pas de fatalité, il nous faut en premier lieu restaurer notre agentivité, cesser de consentir au règne du « c’est comme ça… ». Chacun, de sa place, dans la mesure des possibilités que lui ménagent son expérience, sa légitimité, sa disponibilité, sa notoriété, peut initier un imperceptible déplacement qui suffit à changer le regard. Chacun peut s’affranchir de ses routines, dé-coïncider, pour retrouver le sens de sa pratique. Dé-coïncider, c’est ne plus être le même tout en restant le même, c’est Être à nouveau.


     En deuxième lieu, il faut analyser, échanger, transmettre les enseignements de cette révolution intérieure. Si la dé-coïncidence est nécessairement le fait d’une démarche individuelle, les perspectives qu’elle ouvre, demandent à être partagées au sein d’un collectif, de telle sorte que ses apports soient aussi féconds que possible. C’est le dessein de l’Association Dé-coïncidences que de fédérer ces démarches et de prendre part à cette élaboration.


     Dans le champ d’activité humaine que je connais le mieux qui est celui de la justice, de telles initiative existent, même si elles sont encore embryonnaires, insuffisamment visibles, ou mal comprises. De plus en plus nombreux sont ceux qui, conscients du fait que la justice étatique ne procède que d’une adjudication à l’aune de critères imparfaits, de par leur généralité, et le plus souvent inadaptés, ont résolu de faire émerger une autre Justice fondée sur la confiance, le dialogue, la compréhension réciproque et la coopération, par l’intermédiaire de ce que l’on nomme médiation. La médiation que nous connaissons aujourd’hui en France est issue de pratiques sociales de la deuxième moitié du siècle dernier, mais trouve des racines bien plus profondes en d’autres temps, en d’autres lieux. C’est un processus qui engage chacun à comprendre les causes profondes du conflit qui l’oppose à autrui, et l’investit de la faculté d’en maitriser l’issue, plutôt que de s’en remettre au jugement d’une autorité, avec l’aléa consubstantiel à ce jugement extérieur.


      On ne peut qu’être frappé par le rapprochement qui peut être fait entre la proposition de François Jullien selon laquelle la coïncidence est une « situation (…) de saturation du positif, où plus aucun négatif par conséquent ne travaillerait (et qui) d’avance est stérile, (…) s’enlise dans sa positivité » (« Politique de la dé-coïncidence », Editions de l’Herne – Chapitre 2), et ce qu’il est convenu, précisément, d’appeler le droit positif, qui se constitue des règles applicables en un certain espace et à une époque donnée. Il est de fait que le référentiel normatif sur lequel les juridictions fondent leurs décisions aujourd’hui en France se compose d’une intrication parfois inintelligible de règles de droit qui restreint l’horizon des possibles. Pareillement, la jurisprudence, par son mécanisme d’analogie, induit une forme de conservatisme qui bride toute créativité (« le même se branchant sur du même, le semblable s’emboitant dans du semblable, se sécrète une auto-confortation idéologique qui fait chape, sans laisser soupçonner ni l’aliénation qu’elle impose ni sa facticité » ; François Jullien, « Politique de la dé-coïncidence », Editions de l’Herne – Chapitre 3), tandis que la médiation, par dé-coïncidence, ouvre l’éventail des solutions que les justiciables peuvent concevoir par eux-mêmes.


      S’engager dans une médiation, c’est accepter d’introduire un écart avec la certitude selon laquelle on est juridiquement fondé, habile à faire entendre raison à l’autre, c’est dé-coïncider d’une position juridique pour chercher à adhérer à une solution juste. La médiation est un fait d’humanité qui s’attache à la relation, repose sur la liberté et la responsabilité individuelle de chacun, et qui concilie le singulier et le commun. Parce qu’elle n’est pas seulement un mode amiable de résolution des conflits, mais aussi un moyen puissant de les prévenir, la médiation génère de nouveaux possibles. Récupérée par un Législateur qui, dans la plupart des textes qu’il a promulgués sur ce sujet, en méconnaît les fondements et la portée, mais qui tente de l’institutionnaliser, elle court le risque d’être dénaturée, réintégrée « dans le rang » ; c’est à prévenir ce risque que je veux m’employer. La question est ainsi posée des résistances à la dé-coïncidence, d’une sorte de reluctance de l’institution qu’il faudrait surmonter, mais aussi des habitus qu’il reviendrait à chacun de nous de dépasser. Cette Justice singulière ne pourra véritablement connaître son essor que si chacun, individuellement, adopte une attitude intérieure qui dé-coïncide d’avec les rites d’une culture qui valorise la confrontation judiciaire comme seule voie pour faire prévaloir ce qu’il est convenu de nommer son « bon droit », et que si tous, collectivement, nous nous consacrons à en préserver l’essence.

      La médiation participe d’une « Justice bonne » en ce qu’elle concourt à des échanges harmonieux entre les personnes, constitue un moyen puissant pour clarifier les malentendus, pour discerner des intérêts convergents. Parce qu’elle est un levier pour faire évoluer l’état de la société, il conviendrait que le recours à la médiation devienne un réflexe spontané, qu’il soit plus naturel, pour ceux qu’un désaccord oppose, de s’asseoir autour d’une table avec un médiateur que de saisir un juge. Cette banalisation du recours à la médiation est un enjeu de société, elle a une vertu politique, au sens noble du terme. C’est la raison pour laquelle la promotion d’une médiation de qualité, accessible au plus grand nombre, reposant sur des impératifs éthiques, concourt à faire dé-coïncider l’idée de Justice dans notre société, et a toute sa place dans les chantiers de l’Association Dé-coïncidences.

 

 

 

L’articulation du concept de décoïncidence avec le politique : une stratégie en débat ?, Aurélien Dumont, compositeur

Comme le stipule François Jullien dans Politique de la décoïncidence, le travail d’un artiste – et ici d’un compositeur – est davantage celui d’un « décoïncidant perpétuel » que d’un créateur démiurge. 

Il révèle dans mon cas d’une première volonté de comprendre et d’interroger le monde dans lequel je vis et d’en laisser un témoignage esthétique. Mais si la naissance d’une nouvelle œuvre est souvent le fruit d’une fissuration du travail antérieur, il existe, sur un temps plus long, la construction d’une grammaire et d’une syntaxe musicale particulière qui s’établit dans le temps. Aussi, lorsque ces enjeux permettent la stabilisation d’une identité sonore, un travail par écarts dessine de nouvelles formes de liberté et d’investigation qui se concentrent sur l’énoncé et sur l’énonciation.

Cette énonciation a pu, dans certains de mes travaux, revêtir une portée politique. Les rapports entre politique et musique ont bien souvent reposé dans l’histoire sur un travail textuel extramusical portant en soi le risque de limiter l’énoncé à son possible négatif de « dénoncé ». Sans pour autant refuser de travailler à partir d’une matière textuelle, je reste vigilant quant à une réduction des problématiques politiques en slogans sonores, à l’exception d’un éventuel traitement ironique. En mettant en tension ces problématiques politiques les unes avec d’autres, j’ai tenté de les faire pénétrer plus intérieurement et profondément dans les structures langagières du discours musical. 

À titre d’exemple, mon opéra Chantier Woyzeck (2014) transposait le fait-divers à l’origine du drame buchnérien dans le fait-divers tragique de Vitry-sur-Seine de 2002, à savoir l’assassinat d’une rare violence de la jeune Sohane Benziane par un caïd de la cité voisine, qui avait donné naissance au mouvement « Ni pute ni soumise ». Une réflexion sur les enjeux sociaux fut au centre de l’écriture musicale, avec l’ouverture d’un écart inattendu entre onirisme et saturation, basée sur des matériaux de musiques urbaines et la mise en son d’environnements post-industriels en permanente déconstruction.

Autre exemple que celui d’Écoumène (2019), concerto pour piano en joué-dirigé qui repose sur une mise en regard toute julliennienne des ressources culturelles (objets citationnels issus du 12ème concerto pour piano de Mozart) avec les ressources écologiques (pensée organique du son orchestral). Il s’agit d’une œuvre commandée par le soliste international François-Frédéric Guy qui a bénéficié d’un financement participatif convoquant d’une certaine manière la tradition perdue des mécènes commanditaires. Un écosystème original s’est ainsi déployé, du financement de l’œuvre à son interprétation : économie, écologie et éco-culture sont placés sur un même plan.

Tout récemment et pour citer un dernier exemple un peu plus léger, j’ai voulu interroger la communication quelque peu infantilisante de la crise du coronavirus avec ma pièce Digest jingle (2020), pour deux chanteurs et tubes de gel hydro-alcoolique ; elle met en musique un poème original de Dominique Quélen, qui en détourne les consignes sanitaires.

Ce chantier permanent de l’artiste, né de décoïncidences plurielles, est exemplifié ici par le parcours d’un compositeur qui montre un mode d’articulation possible entre problématiques politiques et écriture musicale. Mais comment penser l’autre sens de cette articulation ? En d’autres termes, comment le concept de décoïncidence, présent au cœur même du labeur artistique, peut prendre forme au niveau politique ? 

D’après François Jullien, ce concept est également à l’origine de « l’existence » ; il a donc cette singularité d’irriguer un champ des idées immense et surtout d’ouvrir des possibles quel que soit notre domaine de prédilection. S’il est essentiel dans la démarche de l’artiste, il convient de nous interroger sur son incidence potentielle dans le domaine politique, au moment où nous connaissons de terribles replis et fermetures. La diversité de nos idées et de nos propres pratiques est ainsi une force nous invitant à nous saisir de l’articulation plus que souhaitable du concept de décoïncidence avec le politique. Aussi ne faudrait-il pas, dans ce premier questionnement commun, en élaborer une stratégie éventuelle ? nous appartient-il d’en mettre au débat ses modalités ? 

 

Paul-henri Moinet, Philosophe et fondateur de la revue Sinocle

Un nouveau concept de combat 

« Nous ne devons pas abandonner le marxisme-léninisme ni la pensée de Mao Zedong : sinon, nous serions privés de nos fondations » a déclaré le président chinois pour célébrer, le 28 novembre, le 200 ème anniversaire de la naissance de Friedrich Engels. Et, au cas où il y aurait un doute, il en a profité pour rappeler que « le devoir sacré des communistes chinois est de développer le marxisme ».

Ainsi l’avenir de la Chine est clair, si clair qu’il est clos. Comparativement l’avenir de l’Europe est brumeux mais au moins n’est-il pas clos. Incertitude démocratique contre certitude autocratique. Pour le dire en mettant à l’épreuve du feu le nouveau concept de Francois Jullien, le pouvoir chinois n’est pas encore tout à fait prêt pour la décoïncidence.

« Un bon concept fait entendre une résonance inconnue et opère un découpage insolite » écrivait Deleuze. Il débloque le réel par de l’idéel, sans prétendre à l’idéal ni vouloir re-configurer le monde. Sinon à quoi bon ? Un philosophe avance toujours à coups de précisons lexicales et de distinctions conceptuelles, évaluant la fécondité de son concept à l’amplitude de son champ opératoire et à la diversité des définitions qu’il autorise. 

La première définition de Francois Jullien est pragmatique : « La décoïncidence défait un passé mort, même s’il ne se sait pas mort, sans avoir à projeter de grands modèles toujours plus ou moins plaqués ni de futur utopique mirifique ».

La seconde est tactique : « Elle défait de l’intérieur ce que la situation impliquait déjà d’impasse dans son établissement ». 

La troisième est métaphysique : « Elle déjoue la fatalité de l’Etre en s’en désaxant pour rouvrir du possible qui n’était pas encore envisagé, soit de l’inouï ». 

La quatrième est psychanalytique : elle aide à « déclore peu à peu ce dont on s’est fait une forteresse d’emblée imprenable ».

Pourquoi faudrait-il décoïncider ? Pour continuer à penser, à créer, à vivre tout simplement, trois choses qui sont un seul et même élan infiniment déployé. Pour que l’avenir soit à nouveau désirable. Et  l’autre compris dans son altérité. La vocation du concept est donc à la fois politique, éthique et philosophique.  

La décoïncidence fonctionne chimiquement comme un solvant,  physiquement comme un nouveau levier d’Archimède, intellectuellement comme un malin génie, érotiquement comme un aphrodisiaque. 

Elle détache, décale, dégage, déjoue, déborde, déboîte, descelle, débloque, désenlise, désenglue, désenclave tout ce qui colle, adhère, pèse, obéit, reproduit, endort, fige, ankylose, sclérose, nécrose, stérilise, emmure, étouffe. Elle le fait sans forcer, en douceur et presque en douce. Réintroduisant du jeu dans la compacité du réel et dans les rouages de la pensée, elle est plus incisive que corrosive et à l’élégance salutaire de l’écart, elle ajoute la déstabilisation de la fissure. Elle fissure le dogme, l’idéologie, la certitude, la bonne conscience, toutes les formes de savoir ou de croyance qui bloquent le travail de la pensée, s’empressant de distribuer des places et de répartir des positions dans la foire aux vanités intellectuelles.

Voilà pourquoi la décoïncidence évite les deux pièges de la vulgate contemporaine que sont la rupture et l’indignation. La rupture, perpétuant le mythe de la table rase, convertit la nostalgie révolutionnaire en dogmatisme de l’innovation. Quant à l’indignation qui dénonce le système, elle est aussitôt recyclée par le système qui la digère pour que le spectacle continue avec encore plus de fureur. 

Dans le grand Escape Game contemporainl’intellectuel a au moins cinq avatars : il est tour à tour pseudo-philosophe, rebelle médiatique, apôtre révolutionnaire, saint utopiste, révolté sans cause. Le premier fabrique de la fausse monnaie philosophique qu’il revend très chère aux ignorants, le second est l’idiot utile et vite périmé du système, le troisième attise les braises d’un feu idéal avec de vieux tisonniers, le quatrième inhibe l’action en produisant de la fiction et le dernier est d’autant plus violent qu’il se sait impuissant. Francois Jullien, sage taoïste qui aurait lu Adorno, ne voulant pas de ce jeu, refuse ces cinq avatars.

Il y a du chinois dans sa méthode, et à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle relève du processuel, pas de l’événementiel. 

Elle cherche de nouvelles ressources dans le déroulement même des choses, pour les ouvrir à autre chose en les déployant autrement. Elle veut le dissemblable plus que le différent, désire l’inouï plus que la nouveauté. Elle ne croit pas au miracle ni à la révélation et sans être hypnotisée par l’effraction du nouveau comme le suricate par le python, elle choisit de rouvrir du possible à même le réel. 

Chinoise ensuite parce que, sachant stériles la contradiction et l’opposition frontales, elle travaille par l’oblique : « C’est un art de bais qui n’active de négativité que celle qui tient à la situation même ».   

Chinoise enfin cette méthode l’est parce qu’elle cherche l’efficacité du stratège plus que la gloire du rhéteur : le problème n’est plus de savoir s’il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron mais plutôt d’identifier le point de bloquage, le point mort, le point d’inertie de ces deux pensées pour les remettre en mouvement, et surtout s’en délester si aucune des deux n‘est plus utile pour comprendre l’ordre instable de notre monde. 

Comme toute bonne méthode, la décoïncidence a déjà ses héros : Socrate qui, par son ironie, remettrait la pensée de quiconque en marche en lui montrant qu’il n’a pas encore commencé à penser, le serpent qui pousse Eve à manger du fruit de l’arbre de la  connaissance, fissurant ainsi le bel ordre heureux mais improductif du paradis pour ouvrir la vie à sa part de risque et d’aventure, le général de Gaulle qui « n’a pas seulement décoïncidé avec l’ambiance défaitiste et son idéologie du renoncement, mais a enchaîné les décoïncidences, en tant qu’exilé et en tant qu’allié vis-à-vis du colonialisme ou de l’américanisme ». Ce qui marche pour Socrate et le serpent marche moins bien pour de Gaulle ! La Résistance, une pure opération de décoïncidence, vraiment ? Moins bien aussi avec Dieu quand le philosophe explique que « Dieu décoïncide d’avec lui-même en son Fils pour se promouvoir activement en Dieu en tant qu’esprit ». L’ Incarnation, une simple opération de décoïncidence, vraiment ? 

La méthode est moins incisive quand elle revisite le passé que quand elle cherche à renouveler le corpus intellectuel de notre époque dont l’humeur irascible alterne entre l’apathie morbide et l’amertume vengeresse. Que serait décoïncider de la croissance ? Du développement durable ? De l’innovation ? De la mondialisation ? Du capitalisme ? De l’économie numérique ? De la souveraineté ? De la gouvernance ? De la laïcité ? De l’identité nationale ? De l’idée européenne ? Telles sont les questions et c’est l’originalité des réponses qui décidera de la puissance du concept. Le champ est ouvert : au travail. « C’est quand même avec des fissures que commencent à s’effondrer les cavernes ». Ce mot aurait pu être de Platon, il est de Soljenitsyne. L’empire soviétique s’est effondré mais il reste tant de cavernes à fissurer. N’attendons pas que tout s’effondre pour faire émerger de nouvelles ressources.