Le manifeste

Créée en septembre 2020 pour fissurer les blocages idéologiques et rouvrir des possibles en politique, tant en France qu’en Europe, l’association se déploie à partir du chantier conceptuel ouvert par François Jullien. Elle entend dé-coïncider d’avec les obédiences installées et promouvoir, à travers les champs les plus divers de l’expérience et de la pratique, un engagement d’exigence philosophique dans la vie publique.

Rouvrir des possibles

Peut-on encore projeter de grands plans sur le futur et s’y fier ? 

Cela se heurte désormais au moins à deux difficultés. D’une part, le monde « mondialisé » est devenu trop complexe, le jeu de trop d’interdépendances, pour qu’une modélisation – autre que technique – y soit assurée. D’autre part, on n’y voit plus d’attente qui soit constructive d’avenir. Si l’on ne peut plus rêver de « lendemains qui chantent », c’est que ces lendemains ne nous parlent plus. Le thème des jours meilleurs ne prend plus. 

Or, en même temps, dire « non » face à la situation qui menace, la dénoncer, ne s’entend plus, ne suffit plus. À défaut de pouvoir projeter dans l’au-delà, il faudrait donc intervenir en amont. Il faudrait pouvoir défaire les représentations installées dont on constate qu’elles bloquent l’action politique et la société. Il faudrait décoincer ce qui entrave, plutôt que d’annoncer sans cesse la Rupture et l’ « innovation ». Il faudrait se décaler de ces lieux communs imposés qui paralysent. Il faudrait, autrement dit, en « dé-coïncider ». 

On croirait pourtant que, quand tout « coïncide », entre en adéquation, s’avère adapté, c’est parfait : ça « colle ». Or cette coïncidence est la mort : ce qui coïncide, se confortant dans sa coïncidence, s’endort dans sa positivité et ne produit plus que du conformisme. Les possibles en sont bloqués. Une idée, en devenant coïncidente, devient idéologique ; elle sécrète la bonne conscience et n’est plus pensée. 

Même les meilleures causes n’y échappent pas. À preuve la « co-construction », la «   », le « Care », la « bienveillance », les thèmes écologiques… Dès lors que ces termes se muent en obédience, une langue de bois se soude, véhiculée par les média, qui fait de ces thèmes engagés des thèmes enlisés. Ils échappent par là même au travail de réflexion et de conviction : ils sont devenus faussement consensuels et ne prêtent plus qu’à l’assentiment passif, si ce n’est à la manipulation. 

Or, dé-coïncider, en défaisant la coïncidence installée, ne promet pas d’ « avenir qui fait rêver ». Mais s’ouvrent de nouveauxpossibles. Cela se vérifie dans les pratiques les plus diverses. Un artiste n’est artiste qu’autant qu’il dé-coïncide de l’art déjà fait et reconnu comme art. Un penseur ne pense qu’autant qu’il dé-coïncide du déjà pensé. Vivre est dé-coïncider du déjà vécu. Il faut aussi dé-coïncider de soi pour rencontrer l’Autre. Or ne peut-on passer par là de l’éthique au politique ? Si nous souffrons aujourd’hui d’une rétraction des possibles qui s’opère à notre insu, c’est d’abord que nous sommes enfermés dans tant de coïncidences idéologiques que nous n’interrogeons pas. Et même tant de « débats » où s’affrontent des opinions opposées ne baignent-ils pas dans une coïncidence implicite qu’on ne sait pas soupçonner ? 

Depuis les Grecs, nous avons pensé le politique en termes de Cité idéale et de réalisation, de modélisation et d’application, ou de théorie et de pratique. On trace le plan de la Cité, puis on engage une Révolution pour l’accomplir. On demandera donc : quelle sera la praxis de la Dé-coïncidence ? Or justement la dé-coïncidence  permet de ne plus avoir à penser en termes de « théorie » et de « pratique », ou de modèle et de réel. Par conséquent aussi de ne plus avoir à penser la politique en termes de Rupture proclamée, d’Action spectaculaire ou de Grand soir attendu. 

Dé-coïncider nous met en effet directement à l’œuvre, nous situe d’emblée dans l’effectif. Il s’agit d’initiatives sans commandement, locales, plurielles « de terrain », d’abord diverses et discrètes, mais qui font leur chemin. Chacun, là où il est, peut en engager. Dès lors que j’ouvre un écart vis-à-vis de thèmes et de comportements si bien scellés, commence de les fissurer, je me mets du même coup à dé-coïncider. Donc à rouvrir des possibles. Dès que je ne reproduis plus la langue imposée des «  textos  » ou du global english… Certes, ce ne sont là que «  fissures » dans la carapace qu’organisent la dictature du marché mondial, les lois de la mise en réseau et l’anonyme – inhumaine – technicité. 

Mais ces fissures peuvent se relier et se faire écho : elles peuvent s’associer et se soutenir, rouvrir un commun partagé. 

Souvenons-nous de Soljenitsyne : « C’est quand même avec des fissures que commencent à s’effondrer des cavernes. » 

François Jullien