Textes des membres de l’association (depuis 2022)

Cette rubrique accueille des textes qui ont trait à la décoïncidence proposés par des membres de l’association décoïncidences.

Claude Plouviet, Métahorèse

“Un souffle dans l’écart”

 Étymologie :

  • Méta (μετα) qui signifie au-delà, après, changement
  • Horèse (òριζείν, òρoς) vient du grec ancien :

La racine : χωρ – (khor-), est liée à χωρoς (khóros) « espace, lieu, endroit ».

χωρησις (khórésis) ou du verbe χωρεîν (khoreîn), signifiant : « se mouvoir, aller, s’avancer, se retirer, faire place, céder la place » suggère l’idée de passage, d’ouverture.

Rappelons la distinction entre Topos (Τόπος) et Chôra (Χώρα)

Le Τόπος est une position définie, délimitée, nommée, mesurée. Aristote le définit comme une limite immobile, un cadre matériel, repérable.

La Χώρα, qui vient de χωρεîν, (khoreîn), est un espace de réception ; une « possibilité » d’espace. Elle est non localisablePlaton la décrit comme un espace invisible, une matrice féconde. Elle symbolise « l’ouverture » à l’être en devenir, l’espace de passage et de transformation, non fixe, non substantiel, nécessaire à ce que « quelque chose soit ».

Le latin a transcrit le χ (kh) de deux manières :

  • « ch» par fidélité au grec (translittération savante) a donné chorésis
  • « h», par simplification phonétique diachronique, a donné horésis

Ainsi dans le radical χωρ- (khor-), le son χ est transcrit en ch (forme savante) ou en h (forme simplifiée)

  • Horizein : « Borner, délimiter, définir » dont la racine est òρoς (borne, limite) ou
  • Hairesis (αίρέω) : « Choisir, séparer ».

Le radical porte donc en lui une ambivalence sémantique, l’une n’excluant pas l’autre :

  • Horizein : Illustre l’idée de frontière (non absolutisée).
  • Hairesis : Illustre l’idée de séparation, de sélection, de distinction (comme dans hérésie)

Chorèse et Horèse désignent ainsi tous deux :

  • Un lieu, un endroit, une limite « possibles »
  • Un mouvement, un déplacement, un passage.

Quels sont donc les signifiés possibles :

  • Méta + horizein : Au-delà de la limite. La frontière se transforme en passage, avec un sens néologique de glissement, de dépassement ou transgression d’une frontière conceptuelle ou symbolique
  • Méta + hairesis : Au-delà du choix figé. La métahorèse n’illustre pas la synthèse au sens hégélien, elle est dépassement des oppositions, union des contraires mais non fusion. La métahorèse est un flux, une énergie, une dynamique. La valeur qui en émane est elle-même non figée, non absolutisée, elle est respiration.

Le radical horèse évoque ainsi la réciprocité, le passage et la dynamique (chorégraphie), le souffle d’une tension dans « l’écart », dans « l’entre », non seulement spatial ou temporel mais aussi ontologique et un changement d’état.  La métahorèse habite l’écart, elle ne naît ni ne meurt dans cet écart, elle advient. Elle advient pourrait-on dire.

 Si, chez nombre d’auteurs, d’autres termes sont légitimement utilisés pour qualifier ce mouvement, Trajectivité chez Augustin BerqueTransfinition chez Stéphane Lupasco,  Pervasivité chez François JullienApodictique chez Pierre LegendreÉnaction chez Francisco VarelaIndividuation chez Gilbert Simondon,  la métahorèse, par son étymologie couplée, y adjoint la « présence »  non absolutisée des éléments, évènements ou phénomènes en interaction, leur mouvement et leur passage et changement d’état et de valeur (au sens Saussurien du terme), émanant de la tension entre polarités.

A contrario d’une logique binaire d’opposition (ou logique du tiers exclu ) dans laquelle les éléments, évènements ou phénomènes sont figés, déterminés et en opposition, ici , – et en lien avec la logique du tiers inclus – , ni les polarités  (ou antagonismes) en interaction ni la valeur « tiers » qui en émane ne sont absolutisées. ( i.e. figées, déterminées, fixées, localisées, repérables etc …)

Cette troisième valeur dite « tiers inclus » porte la contradiction (tandis que la logique binaire est noncontradictoire). Étant lui-même non absolutisé, le tiers inclus porte en lui la dynamique du devenir émanant de polarités non déterminées (non absolutisées).

Il s’agit donc d’une logique à trois valeurs, dont aucune n’est absolutisée et dont celle qui émane des deux autres, le  – tiers inclus– porte la contradiction, la dynamique du devenir et cet   » ailleurs » d’un état autre de celui des éléments, évènements ou phénomènes dont il émane.

Une logique métahorétique.

Exemples :

  • En philosophie : La Métahorèse désigne le mouvement par lequel l’esprit dépasse la dualité pour atteindre un nouvel espace dynamique de sens. Elle est processuelle, tridialectique du dépassement des limites, renonce à la clôture et à la fixation des idées.
  • En poétique : Dans son écriture, le poète pratique une Métahorèse du langage où les mots cessent d’être des signes pour devenir des lieux et forces de transformation.
  • En psychologie : la Métahorèse est le processus intérieur qui transforme la séparation en lien.

En résumé, la Métahorèse est un processus de dépassement des limites, de transgression créatrice ou de réunion de ce qui est séparé.

D’un point de vue philosophique, la Métahorèse est donc un mouvement par lequel une limite, une distinction ou une opposition est dépassée non par effacement mais par transformation de sens.

La Métahorèse désigne ainsi – et aussi – le passage d’un état à un autre, tant sur le plan symbolique que psychique ou artistique, le franchissement d’un seuil intérieur ou conceptuel où les contraires cessent de s’exclure pour se parfondre dans une dynamique interactive.

La Métahorèse n’annule pas la frontière, elle la transfigure en passage.

  • D’un point de vue linguistique, la Métahorèse est le processus créatif par lequel un mot, une image, ou une forme excède sa signification première pour devenir symbole, métaphore, ou révélation.

L’artiste pratique une Métahorèse du réel, il transforme le visible en vision.

Définition générale :

  1. Dépassement des frontières conceptuelles, sensibles ou spirituelles.

La Métahorèse désigne le mouvement par lequel une limite n’est plus séparation mais passage. Elle opère le franchissement, la transfiguration d’un seuil, intellectuel, psychique ou symbolique. La Métahorèse désigne un changement d’état au-delà d’un seuil.

Toute Métahorèse suppose un écart, et réfute toute opposition binaire.

  1. Processus de transformation.

La Métahorèse est le passage d’un état de dualité à un état supérieur, où les opposés cessent de s’exclure pour se reconnaître complémentaires. La Métahorèse est passage et non rupture par opposition. Le tiers inclus est sous la dépendance des polarités dont il émane, mais n’est ni dans l’état de l’un, ni dans l’état de l’autre, son état est autreque celui des éléments, évènements ou phénomènes dont il émane. Le terme Métahorèse exhausse ce changement d’état. 

Emplois particuliers :

  • En esthétique :

Transformation d’une forme d’un signe ou d’une œuvre au-delà de son sens premier, vers une dimension symbolique ou métaphysique.

Dans la peinture de Rothko par exemple la couleur devient prière, acte même de la Métahorèse

  • En poétique :

Mutation du langage qui ne décrit plus le réel mais le recrée. La Métahorèse  porte le passage de sens.

Le poète n’explique pas, il métahorèse.

  • En psychologie symbolique :

Mouvement intérieur par lequel l’individu intègre en dynamique une tension dans « l’entre » des oppositions : lumière / ombre ; raison / intuition…

L’écart est opérativité.  La Métahorèse habite l’écart.

Dérivés

  • Métahorétique : qui relève d’un processus de Métahorèse : Une pensée métahorétique n’oppose pas, elle traverse.
  • Métahoriser : Opérer une métahorèse, transformer par passage. Métahoriser la douleur en parole, la parole en lumière
  • Métahorétiquement: Penser métahorétiquement.

Synonymes

Transfiguration, transmutation, dépassement, métamorphose, alchimie intérieure

Antonymes

Séparation, clôture, dualisme, stagnation, ossification

Citations 

La Métahorèse est la respiration du monde. Ce qui se ferme finit par s’ouvrir

La Métahorèse est une danse silencieuse.

                                             Claude PLOUVIET


Suite à la discussion de François Jullien et Alain Avila, galerie Area, 18 février 2026

Dominique Forget


L’exposé de François Jullien suit un parcourt qui, en gros, va de l’idée du Musée comme
ensemble, comme environnement, à celle de la peinture pour elle-même en passant par le
tableau comme objet d’appropriation. La peinture elle-même est vue soit comme un objet
susceptible d’analyse soit comme support et agent d’une expérience du visible, de manière
locale ou en totalité. Une totalité ouverte à ne pas identifier avec celle du tableau enfermé dans
son cadre. Ce processus se condense ensuite sur l’idée de l’« ainsi ».
Il me semble qu’on pourrait aller un peu plus loin en s’intéressant d’avantage à ce qui se passe
du côté du sujet ou, disons, du moi support et même acteur du regard. Dire que de ce côté là le
processus aboutirait à une sorte d’effacement est-il suffisant? Certes la fable du peintre
disparaissant dans son tableau est séduisante. Il me semble que la peinture, dans sa modernité
plus récente, n’a cessé d’interroger sa fonction de relais, d’échos, de provocation ou de
suggestion vis à vis du regardeur ou de ce qu’on peut donc appeler le sujet du voir. Picasso
pourrait être cité mais bien d’autres de Balthus à Kandinsky ou Rothko. Par là n’en va-t-il pas
alors de l’ « ainsi » du sujet ou du regardeur lui-même ? Et n’est-ce pas ce que nous dit cette
histoire de celui qui se couche après avoir regardé?
Pourrait-on alors creuser cet « ainsi » en allant du côté de la pensivité ? Il faudrait, pour ce faire,
ne pas écarter de la peinture les éléments symboliques ou signifiants qui peuvent précisément
prendre en charge ou simplement solliciter cet « ainsi » du sujet. Éléments que nous retrouvons
chez les peintres déjà cité comme aussi dans la peinture chinoise où des éléments tels que
l’eau ou la montagne sont fortement “signifiants”… Il y aurait des peintres ou le symbolique tend
à prévaloire et d’autres qui seraient au contraire dans une perspective d’effacement du
symbolique dans le pur pictural (Rothko); des peintures où cette dimension du symbolique
renverrait plutôt au motif extérieur (La montagne de Cézanne ou ses pommes mais il y a aussi
des poires !) et d’autre où elle renverrait plutôt au sujet (Kandinsky et la musique par exemple).
L’ ainsi » y gagnerait la polyvalence ou la polysémie d’une saisie de soi ou d’une hésitation, d’un
vertige ou d’un effacement…


Une organisation peut-elle dé-coïncider ?

Didier Olivry

Le concept de dé-coïncidence est apparu petit à petit dans les ouvrages de François Jullien. De nombreux témoignages de dé-coïncidants – artistes ou philosophes – sont venus confirmer sa pertinence, sa fécondité et son actualité, voire son urgence. A leur lecture dans Arts et Concepts et dans Pratiques de la Dé-coïncidence, à l’écoute des conférences organisées par l’Association, il apparaît que, quand dé-coïncidence il y a, c’est un événement éminemment personnel, survenu sponte sua à un moment donné, arrivant à bas bruit, sans éclat ; la prise de conscience semble plutôt rétroactive : on s’en aperçoit en faisant retour sur le passé, récent ou plus lointain... LIRE LA SUITE

Le dé-quation

Philippe Ratte

La présentation de l’ouvrage collectif Pratiques de la dé-coïncidence a illustré de manière convaincante l’efficacité opérationnelle de ce concept (la décoincidence) pour fissurer une gamme de dogmes ou de situations d’optimisation par adéquation réussie d’un certain nombre de variables et paramètres à un équilibre dès lors verrouillé. Décoïncider serait, envers de tels contextes formatés, une ressource encore disponible pour l’exercice des « responsabilités de l’homme libre », si aligné et assigné que ce dernier ait consenti à être ou devenir, à l’insu ou non de son plein gré, de force ou par sagesse stoïcienne. En chacun gît le recours intime à une aspiration d’inouï, un désir d’inédit. Ou, pour le dire autrement, un reste immarscessible de non-conformité, même sous la plus épaisse croûte de conformisme intégré... LIRE LA SUITE

Marc Guillaume

Conférence de Marc Guillaume, éditeur et économiste, lors du colloque “Que coopèrent littérature et philosophie”
La littérature pense

Pourquoi faudrait-il que littérature et philosophie coopèrent ?

Avant de soutenir cette injonction, on ne peut éviter d’observer que ces deux champs de pensée et de création partagent une singularité commune. La philosophie comme la littérature – plus généralement la poésie et l’art – sont des activités mentales qui échappent à l’emprise des exigences d’accumulation, de progrès, d’efficacité, car ce sont des activités liées à la langue-pensée humaine et au vivre, toutes choses en dehors du champ du mesurable scientifique, technique, économique…

Le temps de la géométrie des Grecs, lorsqu’elle était une propédeutique de la philosophie, est loin. Certes, les mathématiques peuvent rester une source d’inspiration pour le philosophe de l’âge moderne, mais pour l’essentiel elles s’inscrivent dans le mouvement scientifique général. Littérature et philosophie sont toutes deux  les « oubliées » du logos fondateur de la science qui s’empare des autres champs du savoir, y compris celui des sciences sociales ;  elles sont en dehors des pratiques numériques, des algorithmes nourris de data, de l’intelligence dite artificielle. Lire la suite

Dominique Forget

Dominique Forget est né en 1953 à Grenoble. Après des études de philosophie menées dans cette ville il enseigne dans le secondaire jusqu’en 2014. Il a vécu plusieurs années à Angers, puis dans la Drôme des collines, près de Valence. Libéré des tâches et contraintes de l’enseignement il est retourné vivre à Grenoble, avec de fréquents séjours dans les Hautes-Alpes. En 2020, juste après le premier confinement, il a mis en place un blog où il publie régulièrement des textes: ceux d’autres auteurs mais aussi les siens: tout particulièrement des aphorismes regroupés sous le titre générique de Lampes de poche. Dans un texte récemment publié sur son blog, intitulé “Elucidation”, il a tenté de mieux comprendre l’origine de cette écriture par aphorismes et de faire un lien avec la notion de mélancolie. La notion de décoïncidence proposée par François Jullien lui a permis de regrouper certaines de ses idées dans le texte “Décoïncidence et mélancolie”.

Architecture et aphorisme, décoïncidence ou déconstruction

I. Antiquité Grecque

« Socrate – Alors, nous dirons absolument vrai en affirmant que la plus petite touche de blanc pur

est à la fois plus blanche mais aussi plus belle et plus vraie que n’est une grande part de blanc

mélangé » Platon

Point de départ sous la forme d’une assertion: il y a dans toute oeuvre d’art un rapport entre des paramètres de symétrie et des paramètres d’a-symétrie ou d’anti-symétrie. Et revenons pour commencer aux anciens Grecs et d’abord à leur art. La statue grecque ne parviendra à sa forme classique qu’en parvenant à décoïncider du modèle archaïque. Lire la suite

Claude Plouviet

Médecin, Claude Plouviet est à l’initiative du site Tiers Inclus.

Respiration, clé de dé-coïncidence ? 

La respiration est la seule des cinq fonctions vitales*possédant la double propriété d’être à la fois automatique et volontaire. (Réflexe dès la naissance lors du premier cri, il est ensuite également possible de la ralentir, l’accélérer ou la bloquer). Elle se situe hors d’une stricte catégorisation, les autres fonctions vitales étant strictement automatiques.

Cette spécificité, largement utilisée en méditation, permet d’obtenir le passage entre conscience, cognition et lâcher prise de toute perception ou volonté. 

La respiration de « l’entre », le souffle de la pensée chinoise, présent dans sa langue, ne trouvent-t-ils pas leur illustrationdans la singularité et la spécificité de l’ambivalence fonctionnelle de cette fonction vitale, tel un outil de dé-coïncidence dans la tension entre connaissance et imaginaire, détermination consciente et dés-apparence du monde, être et vivre ? Lire la suite

Marc Guillaume

Membre fondateur de l’Association Décoïncidences, Marc Guillaume est économiste et a créé en 1993 la maison d’édition Descartes&Cie.

Extime
Extime, espace dans un aéroport
Source: SIte Les Echos

Aéroport de Paris (ADP) a pris une belle initiative pour créer dans les aérogares de Paris et celles du monde entier des espaces d’un genre nouveau. Quand on a franchi les contrôles d’enregistrement, de sécurité et de police, on se retrouve généralement dans un environnement duty free et lounge, dominé par les marques commerciales mondiales que l’on voit partout. ADP propose une autre espèce d’espace, un lieu plus intime où on est reçu, accueillicomme dans un appartement permettant de travailler, de se reposer ou de rencontrer. Un lieu de commerce également si on rend au commerce ses composantes originelles d’échange, de rencontre avec d’autres cultures, en mettant en avant des produits spécifiquement français – ou thaïlandais si on est à Bangkok. Une initiative qui fait d’ailleurs écho à celle prise récemment par la municipalité de Venise qui souhaite dorénavant se débarrasser des commerces pour touristes qui envahissent la ville ou du moins d’en réduire l’envahissement.

Cette initiative méritait un nom, à la hauteur du nouveau concept qu’elle proposait.

Une entreprise de création de noms fut sollicitée et suggéra plusieurs termes, à partir d’un travail de réflexion assisté par ordinateur : on entre dans des logiciels informatiques les « caractères » potentiellement associés au nom recherché, des synonymes, des traductions et même des figures de rhétorique… Les propositions faites à l’issu de ce travail n’ont pas séduit la direction d’ADP qui leur a préféré une suggestion de… François Jullien.

À l’origine, on trouve sa réflexion philosophique sur la notion d’intime. Être intime avec quelqu’un c’est établir une relation singulière qui défait la frontière du dehors et du dedans, entre l’Autre et soi. C’est l’extérieur qui permet d’accéder au plus intérieur, interior intimo meo et de le révéler*. D’où l’idée de désigner par extime cette composante de l’intime.

François Jullien a proposé d’appliquer ce néologisme en dehors de son champ proprement philosophique en faisant faire un saut à la pensée : le voyage c’est la rencontre de l’Autre et elle peut se réaliser, aussi, dans ces espaces normalisés et neutralisés que gèrent les aérogares et qui accueillent généralement les marques de luxe mondialisées. Ce que l’anthropologue Marc Augé appelle des non-lieux, espaces d’anonymat, gares ou supermarchés, traversés quotidiennement par des foules d’individus. Ces non-lieux peuvent accueillir l’intime et donc l’altérité si on les conçoit (par décoïncidence) pour en faire des espaces – et des temps – propices à d’autres possibles.

Extime se prononce autrement en anglais et prend alors un nouveau sens, qui traverse le français et sera perçu par la plupart des étrangers. Celui d’un temps en plus, après les contrôles et avant de rentrer dans l’avion, un temps qui s’est d’ailleurs beaucoup allongé ces dernières années car tous ces contrôles obligent les passagers à prévoir un temps de précaution : on part en avance pour finalement attendre. Ce hors-temps peut cesser d’être un temps perdu, un temps mort, pour se transformer en un moment intense et vivant, faisant partie lui aussi du voyage.  

Dans cette compétition entre la machine et le philosophe, l’intelligence humaine l’a emporté sur l’intelligence artificielle qui reste bloquée sur le plan ordinaire de la langue et ne propose que des variantes marginales et banales. Des écarts tellement convenus et prévisibles  qu’une grande partie du travail informatique est consacrée à vérifier que les noms proposés ne sont pas déjà déposés. Seule l’intelligence non artificielle, littéraire, poétique, philosophique, permet de dé-coïncider, de sortir d’une simple machination de la langue. Car elle cherche ailleurs, dans un sous-sol sans commune mesure avec les ressources informatiques, un terrain qu’il faut explorer pour faire émerger un concept radicalement nouveau et, par métaphore, le faire voyager.

  • *  « L’Autre, dans l’intime, se découvrant présent au plus profond de soi, fait paraître que ce soi, au lieu d’être clos en lui-même, s’approfondit indéfiniment, en tant que « soi », de ce qu’il s’ouvre à l’infini de l’Autre et s’en trouve débordé ». Près d’elle, Galilée, 2016, p.78.

Dominique Forget

Dominique Forget est né en 1953 à Grenoble. Après des études de philosophie menées dans cette ville il enseigne dans le secondaire jusqu’en 2014. Il a vécu plusieurs années à Angers, puis dans la Drôme des collines, près de Valence. Libéré des tâches et contraintes de l’enseignement il est retourné vivre à Grenoble, avec de fréquents séjours dans les Hautes-Alpes. En 2020, juste après le premier confinement, il a mis en place un blog où il publie régulièrement des textes: ceux d’autres auteurs mais aussi les siens: tout particulièrement des aphorismes regroupés sous le titre générique de Lampes de poche. Dans un texte récemment publié sur son blog, intitulé “Elucidation”, il a tenté de mieux comprendre l’origine de cette écriture par aphorismes et de faire un lien avec la notion de mélancolie. La notion de décoïncidence proposée par François Jullien lui a permis de regrouper certaines de ses idées dans le texte “Décoïncidence et mélancolie”.

Décoïncidence et mélancolie  (suite et fin) 

Nous avons vu qu’on pouvait accorder une place essentielle, dans le cadre du vécu mélancolique, à un sentiment plus ou moins intense ou angoissant de vide intérieur. Nous avançons en outre l’idée que ce sentiment a pu jouer un rôle dans la conception même du vide, soit en tant que vide intérieur, vide de sentiment ou de pensée, soit comme vide extérieur, vide conçu comme occupant une place dans l’étendue de la nature. Si on replace ce sentiment de vide dans la perspective de l’histoire intellectuelle et philosophique occidentale, on peut faire déjà ici rapidement quelques remarques. Dans la pensée de Démocrite, ce vide naturel, vide dans la nature, occupe une place fondamentale (Voir à ce sujet Heinz Wismann Les avatars du vide – Démocrite et les fondements de l’atomisme) et on le retrouvera aussi bien chez Epicure, qui l’associe au motif du clinamen, que chez Lucrèce. Lire la suite


Diane Siraudeau

Agée de 56 ans, j’ai vécu à Shanghai de 2004 à 2010. L’apprentissage de la langue, l’immersion dans le quotidien d’une culture, les rencontres, les liens tissés avec des Chinois (notamment dans des lieux de soin) m’ont profondément marquée, souvent bousculée. Ils m’ont fait découvrir différents visages et paradoxes de la Chine, tout en me permettant de poser un autre regard sur ma culture. Mon questionnement sur la pensée croise celui de la psychanalyse, notamment à travers le modèle de la vie psychique de Bion, avec sa dimension d’inconnu. J’habite actuellement à Rennes où j’exerce comme psychologue et psychanalyste en libéral et en foyer d’accueil médicalisé.” Diane Siraudeau

Expérience d’une décoïncidence en psychanalyse

Je m’appuierai, dans mon propos, sur l’expérience traversée ces derniers mois dans ma pratique comme psychologue et psychanalyste. Pratique double puisqu’elle s’exerce à la fois en libéral (essentiellement avec des adultes et des adolescents) et en institution dans en Foyer d’Accueil Médicalisé (FAM), accueillant des adultes handicapés ou porteurs de maladies dégénératives (personnes particulièrement fragiles sur le plan somatique et psychique). Si ces deux terrains de ma pratique psychanalytique sont porteurs déjà en eux-mêmes d’un écart fécond, la crise sanitaire est venue exacerber, de manière drastique, la différence des réalités à appréhender dans les cliniques du transfert. Je propose de penser ici, ce que serait la dé-coïncidence, non pas du côté du patient en souffrance, mais plutôt de celui de l’analyste confronté à l’impensable, obligé de dé-coïncider par rapport à ses propres représentations et à sa conceptions du monde. Lire la suite


Gilbert Conil

Philosophe, Gilbert Conil est coordinateur du festival Lire sur la Sorgue
Des étoiles nouvelles

Le premier plan du film Un roi sans divertissement de Jean Giono dure le temps de la chanson de Jacques Brel Pourquoi faut-il que les hommes s’ennuient ? Un cavalier arrive du fond de l’horizon dans une neige profonde. Tout n’est que blancheur et étendue. Il passe près de la caméra avec le souffle fort de l’animal puis entre par une faille dans un petit village. De ce moment et de son œuvre littéraire, Giono ne nous interroge-t-il pas sur les motifs de la vie humaine, comme Dostoïevski et Stendhal ses références ? La question est bien de la conduite humaine des vraies vies, la nôtre et quelquefois celles et ceux à qui nous proposons d’agir selon des intentions communes. Lire la suite


Dominique Forget

Dominique Forget est l’auteur d’un blog : https://dominiqueforgets.com

Décoïncidence et mélancolie (première partie)

« Le non-savoir n’est pas de modestie, ce qui est encore se situer par rapport à un soi ; il est probablement la production « en réserve » du seul savoir opportun.» Jacques Lacan
« Oh que je me méfie du verbe être qui ponte et cache le trou noir qui absorbe présence et absence… en ouvrant le tout dire et n’importe quoi ! » Michel Serres

Partons de l’idée ou plutôt de l’hypothèse que la mélancolie résulterait d’un défaut, échec ou ratage au niveau des identifications et particulièrement des identifications primaires telles qu’elles ont été mises en lumière par Freud. Ces traits d’identification constituent en effet la base et même, pourrait-on dire, les briques de l’identité qui se construit et deviendra personnalité. Ce « ratage » entraînerait, pour le mélancolique, une fragilité psychique face aux intrusions venues de l’extérieur, en même temps qu’il pourrait être à l’origine de ce sentiment de vide intérieur qui caractérise un aspect significatif du vécu mélancolique et sur lequel nous reviendrons. Si on reprend la perspective freudienne, on peut alors penser que ce sentiment de vide le livre également sans défenses psychiques suffisantes aux manifestations intérieures de la pulsion de mort…Lorsqu’il introduisit son hypothèse audacieuse et « spéculative » de la pulsion de mort, Freud n’emprunta-t-il pas aussi à Barbara Low l’expression « principe du Nirvana »(voir: Freud “Au-delà du principe de plaisir” )?. Gageons en outre qu’il y a plusieurs degrés possibles de cette affection mélancolique ainsi qu’une variété de profils résultant de la diversité des individus et des contextes culturels et sociaux. Lire la suite


Marie Joséphine Grosjean

La nécessité de poésie

Son absence peut-elle contaminer et nous rendre malade ? 

Les humains des sociétés techno industrielles ont des croyances qui pourraient être qualifiées au mieux de naïves, au pire d’arrogantes : ils pensent qu’ils savent de plus en plus de choses sur la réalité du monde, qu’ils ne cesseront pas d’en savoir plus, qu’ils finiront par savoir tout sur tout. 

Cette croyance pose question : d’abord elle révèle un appétit insatiable, quelque chose de jamais contenté. Et surtout se pose la question de ce « tout savoir » : de quel savoir s’agit-il ? Se rappeler alors que la mécanisation qui a tout envahi oriente l’intelligence, que les technologies captent cette intelligence à des fins principalement utilitaires ; que la financiarisation la polarise sur les valeurs matérielles, provoquant l’effondrement de pans entiers de la connaissance. En réalité, ce « tout savoir » exclut ; et particulièrement la connaissance poétique. 

L’abandon, voire la destruction, de la vision poétique qui habitait généralement les humains depuis toujours, et ce jusqu’à l’avènement de la  techno science s’affirmant comme unique légitime savoir, est un dommage immense, la plupart du temps ignoré : il gomme une grande partie du réel. Et ce dommage peut rendre malade, cette destruction du poétique entraînant une amputation de la vie, une restriction à l’existence.  Lire la suite



Jean-Claude Alphonse

« Le concept de décoïncidences suppose
de l’infime ouvrant à de l’incommensurable »
– Patrick Hochart

Dans son ouvrage « Structure des révolutions scientifiques » Thomas Kuhn impose le concept de « changement de paradigme » avec une acception très forte supposant une nouvelle perception par l’Homme de l’espace et du temps dans lequel il évolue. Cette nouvelle perception a la propriété de s’imposer au terme d’un lent processus de maturation durant lequel une « anomalie » longtemps négligée par la science établie, dite « normale », s’impose jusqu’à amener un changement radical de sa représentation, ce qui sera une « révolution scientifique ». Lire la suite…