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Cette rubrique accueille des textes qui ont trait à la décoïncidence proposés par des membres de l’association décoïncidences.

Claude Plouviet

Médecin, Claude Plouviet est à l’initiative du site Tiers Inclus.

Respiration, clé de dé-coïncidence ? 

La respiration est la seule des cinq fonctions vitales*possédant la double propriété d’être à la fois automatique et volontaire. (Réflexe dès la naissance lors du premier cri, il est ensuite également possible de la ralentir, l’accélérer ou la bloquer). Elle se situe hors d’une stricte catégorisation, les autres fonctions vitales étant strictement automatiques.

Cette spécificité, largement utilisée en méditation, permet d’obtenir le passage entre conscience, cognition et lâcher prise de toute perception ou volonté. 

La respiration de « l’entre », le souffle de la pensée chinoise, présent dans sa langue, ne trouvent-t-ils pas leur illustrationdans la singularité et la spécificité de l’ambivalence fonctionnelle de cette fonction vitale, tel un outil de dé-coïncidence dans la tension entre connaissance et imaginaire, détermination consciente et dés-apparence du monde, être et vivre ? Lire la suite

Marc Guillaume

Membre fondateur de l’Association Décoïncidences, Marc Guillaume est économiste et a créé en 1993 la maison d’édition Descartes&Cie.

Extime
Extime, espace dans un aéroport
Source: SIte Les Echos

Aéroport de Paris (ADP) a pris une belle initiative pour créer dans les aérogares de Paris et celles du monde entier des espaces d’un genre nouveau. Quand on a franchi les contrôles d’enregistrement, de sécurité et de police, on se retrouve généralement dans un environnement duty free et lounge, dominé par les marques commerciales mondiales que l’on voit partout. ADP propose une autre espèce d’espace, un lieu plus intime où on est reçu, accueillicomme dans un appartement permettant de travailler, de se reposer ou de rencontrer. Un lieu de commerce également si on rend au commerce ses composantes originelles d’échange, de rencontre avec d’autres cultures, en mettant en avant des produits spécifiquement français – ou thaïlandais si on est à Bangkok. Une initiative qui fait d’ailleurs écho à celle prise récemment par la municipalité de Venise qui souhaite dorénavant se débarrasser des commerces pour touristes qui envahissent la ville ou du moins d’en réduire l’envahissement.

Cette initiative méritait un nom, à la hauteur du nouveau concept qu’elle proposait.

Une entreprise de création de noms fut sollicitée et suggéra plusieurs termes, à partir d’un travail de réflexion assisté par ordinateur : on entre dans des logiciels informatiques les « caractères » potentiellement associés au nom recherché, des synonymes, des traductions et même des figures de rhétorique… Les propositions faites à l’issu de ce travail n’ont pas séduit la direction d’ADP qui leur a préféré une suggestion de… François Jullien.

À l’origine, on trouve sa réflexion philosophique sur la notion d’intime. Être intime avec quelqu’un c’est établir une relation singulière qui défait la frontière du dehors et du dedans, entre l’Autre et soi. C’est l’extérieur qui permet d’accéder au plus intérieur, interior intimo meo et de le révéler*. D’où l’idée de désigner par extime cette composante de l’intime.

François Jullien a proposé d’appliquer ce néologisme en dehors de son champ proprement philosophique en faisant faire un saut à la pensée : le voyage c’est la rencontre de l’Autre et elle peut se réaliser, aussi, dans ces espaces normalisés et neutralisés que gèrent les aérogares et qui accueillent généralement les marques de luxe mondialisées. Ce que l’anthropologue Marc Augé appelle des non-lieux, espaces d’anonymat, gares ou supermarchés, traversés quotidiennement par des foules d’individus. Ces non-lieux peuvent accueillir l’intime et donc l’altérité si on les conçoit (par décoïncidence) pour en faire des espaces – et des temps – propices à d’autres possibles.

Extime se prononce autrement en anglais et prend alors un nouveau sens, qui traverse le français et sera perçu par la plupart des étrangers. Celui d’un temps en plus, après les contrôles et avant de rentrer dans l’avion, un temps qui s’est d’ailleurs beaucoup allongé ces dernières années car tous ces contrôles obligent les passagers à prévoir un temps de précaution : on part en avance pour finalement attendre. Ce hors-temps peut cesser d’être un temps perdu, un temps mort, pour se transformer en un moment intense et vivant, faisant partie lui aussi du voyage.  

Dans cette compétition entre la machine et le philosophe, l’intelligence humaine l’a emporté sur l’intelligence artificielle qui reste bloquée sur le plan ordinaire de la langue et ne propose que des variantes marginales et banales. Des écarts tellement convenus et prévisibles  qu’une grande partie du travail informatique est consacrée à vérifier que les noms proposés ne sont pas déjà déposés. Seule l’intelligence non artificielle, littéraire, poétique, philosophique, permet de dé-coïncider, de sortir d’une simple machination de la langue. Car elle cherche ailleurs, dans un sous-sol sans commune mesure avec les ressources informatiques, un terrain qu’il faut explorer pour faire émerger un concept radicalement nouveau et, par métaphore, le faire voyager.

  • *  « L’Autre, dans l’intime, se découvrant présent au plus profond de soi, fait paraître que ce soi, au lieu d’être clos en lui-même, s’approfondit indéfiniment, en tant que « soi », de ce qu’il s’ouvre à l’infini de l’Autre et s’en trouve débordé ». Près d’elle, Galilée, 2016, p.78.

Dominique Forget

Dominique Forget est né en 1953 à Grenoble. Après des études de philosophie menées dans cette ville il enseigne dans le secondaire jusqu’en 2014. Il a vécu plusieurs années à Angers, puis dans la Drôme des collines, près de Valence. Libéré des tâches et contraintes de l’enseignement il est retourné vivre à Grenoble, avec de fréquents séjours dans les Hautes-Alpes. En 2020, juste après le premier confinement, il a mis en place un blog où il publie régulièrement des textes: ceux d’autres auteurs mais aussi les siens: tout particulièrement des aphorismes regroupés sous le titre générique de Lampes de poche. Dans un texte récemment publié sur son blog, intitulé “Elucidation”, il a tenté de mieux comprendre l’origine de cette écriture par aphorismes et de faire un lien avec la notion de mélancolie. La notion de décoïncidence proposée par François Jullien lui a permis de regrouper certaines de ses idées dans le texte “Décoïncidence et mélancolie”.

Décoïncidence et mélancolie  (suite et fin) 

Nous avons vu qu’on pouvait accorder une place essentielle, dans le cadre du vécu mélancolique, à un sentiment plus ou moins intense ou angoissant de vide intérieur. Nous avançons en outre l’idée que ce sentiment a pu jouer un rôle dans la conception même du vide, soit en tant que vide intérieur, vide de sentiment ou de pensée, soit comme vide extérieur, vide conçu comme occupant une place dans l’étendue de la nature. Si on replace ce sentiment de vide dans la perspective de l’histoire intellectuelle et philosophique occidentale, on peut faire déjà ici rapidement quelques remarques. Dans la pensée de Démocrite, ce vide naturel, vide dans la nature, occupe une place fondamentale (Voir à ce sujet Heinz Wismann Les avatars du vide – Démocrite et les fondements de l’atomisme) et on le retrouvera aussi bien chez Epicure, qui l’associe au motif du clinamen, que chez Lucrèce. Lire la suite


Diane Siraudeau

Agée de 54 ans, j’ai vécu à Shanghai de 2004 à 2010. L’apprentissage de la langue, l’immersion dans le quotidien d’une culture, les rencontres, les liens tissés avec des Chinois (notamment dans des lieux de soin) m’ont profondément marquée, souvent bousculée. Ils m’ont fait découvrir différents visages et paradoxes de la Chine, tout en me permettant de poser un autre regard sur ma culture. Mon questionnement sur la pensée croise celui de la psychanalyse, notamment à travers le modèle de la vie psychique de Bion, avec sa dimension d’inconnu. J’habite actuellement à Rennes où j’exerce comme psychologue et psychanalyste en libéral et en foyer d’accueil médicalisé.” Diane Siraudeau

Expérience d’une décoïncidence en psychanalyse

Je m’appuierai, dans mon propos, sur l’expérience traversée ces derniers mois dans ma pratique comme psychologue et psychanalyste. Pratique double puisqu’elle s’exerce à la fois en libéral (essentiellement avec des adultes et des adolescents) et en institution dans en Foyer d’Accueil Médicalisé (FAM), accueillant des adultes handicapés ou porteurs de maladies dégénératives (personnes particulièrement fragiles sur le plan somatique et psychique). Si ces deux terrains de ma pratique psychanalytique sont porteurs déjà en eux-mêmes d’un écart fécond, la crise sanitaire est venue exacerber, de manière drastique, la différence des réalités à appréhender dans les cliniques du transfert. Je propose de penser ici, ce que serait la dé-coïncidence, non pas du côté du patient en souffrance, mais plutôt de celui de l’analyste confronté à l’impensable, obligé de dé-coïncider par rapport à ses propres représentations et à sa conceptions du monde. Lire la suite


Gilbert Conil

Philosophe, Gilbert Conil est coordinateur du festival Lire sur la Sorgue
Des étoiles nouvelles

Le premier plan du film Un roi sans divertissement de Jean Giono dure le temps de la chanson de Jacques Brel Pourquoi faut-il que les hommes s’ennuient ? Un cavalier arrive du fond de l’horizon dans une neige profonde. Tout n’est que blancheur et étendue. Il passe près de la caméra avec le souffle fort de l’animal puis entre par une faille dans un petit village. De ce moment et de son œuvre littéraire, Giono ne nous interroge-t-il pas sur les motifs de la vie humaine, comme Dostoïevski et Stendhal ses références ? La question est bien de la conduite humaine des vraies vies, la nôtre et quelquefois celles et ceux à qui nous proposons d’agir selon des intentions communes. Lire la suite


Dominique Forget

Dominique Forget est l’auteur d’un blog : https://dominiqueforgets.com

Décoïncidence et mélancolie (première partie)

« Le non-savoir n’est pas de modestie, ce qui est encore se situer par rapport à un soi ; il est probablement la production « en réserve » du seul savoir opportun.» Jacques Lacan
« Oh que je me méfie du verbe être qui ponte et cache le trou noir qui absorbe présence et absence… en ouvrant le tout dire et n’importe quoi ! » Michel Serres

Partons de l’idée ou plutôt de l’hypothèse que la mélancolie résulterait d’un défaut, échec ou ratage au niveau des identifications et particulièrement des identifications primaires telles qu’elles ont été mises en lumière par Freud. Ces traits d’identification constituent en effet la base et même, pourrait-on dire, les briques de l’identité qui se construit et deviendra personnalité. Ce « ratage » entraînerait, pour le mélancolique, une fragilité psychique face aux intrusions venues de l’extérieur, en même temps qu’il pourrait être à l’origine de ce sentiment de vide intérieur qui caractérise un aspect significatif du vécu mélancolique et sur lequel nous reviendrons. Si on reprend la perspective freudienne, on peut alors penser que ce sentiment de vide le livre également sans défenses psychiques suffisantes aux manifestations intérieures de la pulsion de mort…Lorsqu’il introduisit son hypothèse audacieuse et « spéculative » de la pulsion de mort, Freud n’emprunta-t-il pas aussi à Barbara Low l’expression « principe du Nirvana »(voir: Freud “Au-delà du principe de plaisir” )?. Gageons en outre qu’il y a plusieurs degrés possibles de cette affection mélancolique ainsi qu’une variété de profils résultant de la diversité des individus et des contextes culturels et sociaux. Lire la suite


Marie Joséphine Grosjean

La nécessité de poésie

Son absence peut-elle contaminer et nous rendre malade ? 

Les humains des sociétés techno industrielles ont des croyances qui pourraient être qualifiées au mieux de naïves, au pire d’arrogantes : ils pensent qu’ils savent de plus en plus de choses sur la réalité du monde, qu’ils ne cesseront pas d’en savoir plus, qu’ils finiront par savoir tout sur tout. 

Cette croyance pose question : d’abord elle révèle un appétit insatiable, quelque chose de jamais contenté. Et surtout se pose la question de ce « tout savoir » : de quel savoir s’agit-il ? Se rappeler alors que la mécanisation qui a tout envahi oriente l’intelligence, que les technologies captent cette intelligence à des fins principalement utilitaires ; que la financiarisation la polarise sur les valeurs matérielles, provoquant l’effondrement de pans entiers de la connaissance. En réalité, ce « tout savoir » exclut ; et particulièrement la connaissance poétique. 

L’abandon, voire la destruction, de la vision poétique qui habitait généralement les humains depuis toujours, et ce jusqu’à l’avènement de la  techno science s’affirmant comme unique légitime savoir, est un dommage immense, la plupart du temps ignoré : il gomme une grande partie du réel. Et ce dommage peut rendre malade, cette destruction du poétique entraînant une amputation de la vie, une restriction à l’existence.  Lire la suite



Jean-Claude Alphonse

« Le concept de décoïncidences suppose
de l’infime ouvrant à de l’incommensurable »
– Patrick Hochard

Dans son ouvrage « Structure des révolutions scientifiques » Thomas Kuhn impose le concept de « changement de paradigme » avec une acception très forte supposant une nouvelle perception par l’Homme de l’espace et du temps dans lequel il évolue. Cette nouvelle perception a la propriété de s’imposer au terme d’un lent processus de maturation durant lequel une « anomalie » longtemps négligée par la science établie, dite « normale », s’impose jusqu’à amener un changement radical de sa représentation, ce qui sera une « révolution scientifique ». Lire la suite…