Textes 2020-2021

Michèle-Amélie Favre, auteure, artiste, mentor

Son livre Les opportunités de l’inattendu (Dunod) est paru en 2021

A propos de « Ce point obscur d’où tout a basculé », essai de François Jullien paru en mars 2021 aux éditions de l’Observatoire

Un nouvel essai de François Jullien passionnant, dé-coïncidant, brillant par son caractère éclairant et la poésie de l’écriture. Un livre comme une invitation à lire entre les lignes, à déceler dans les fissurations et les interstices des messages comme des avertissements et des mises en gardes sur les signaux faibles que certains, subtils, décèleront dans l’infime. Et que les plus attentifs comprendront par un mot inséré dans un exemple, par exemple. Un appel à déborder notre langue pour désemmurer notre pensée au-delà d’une posture face à la vie.

Ni quand ni pourquoi : 

Sans contrer l’ambition de « sortir de notre attente d’explication », sans doute pouvons-nous inscrire la démarche de François Jullien, processuelle et conceptuelle s’inscrivant dans son chantier et la richesse de ses écrits féconds, à moyen terme selon un calendrier électoral français imposant une échéance à horizon de mai 2022 (à en rappeler la création de l’Association Décoïncidences et la parution de l’essai « Politique de la décoïncidence » au dernier trimestre 2020). Non pas comme fin (en soi), mais comme perspective. Avec probablement un « pourquoi » plus explicite et non pas contradictoire avec l’évasif, l’infime, le subtil qu’il invite à découvrir et à saisir. Car comme François Jullien l’écrit dans son essai « Dé-coïncidence – D’où viennent l’art et l’existence », « le plus souvent, la Décoïncidence est d’emblée incomprise. » Aussi sera-t-il propice de mettre en lumière le concept et ses applications dans les champs de l’expérience et de la pratique, comme pensée par écart et par propension. Si penser autrement dans un processus de transformation et d’adaptation permanentes permet d’ouvrir de nouveaux possibles jusqu’ici inenvisagés et inattendus, « inouïs », rendre audibles ces autres voix / voies s’avère plus que jamais crucial. 

« Quiconque se met (…) à opérer dans la pensée, donc par questions et concepts, devient de ce fait philosophe. Cela vaut pour chacun », rappelle François Jullien dans « Politique de la décoïncidence ». « Devenir philosophe a l’exigence d’un métier, ce métier n’est pas réservé : ses outils passent de main en main et servent à tous comme en tout point de l’expérience. C’est même là, je crois, le seul avenir qui reste à la philosophie, à l’heure où la « philosophie » d’opinion et d’audimat recouvre le marché : que ceux qui ne sont pas philosophes par formation première, n’en font pas profession, s’adonnent à la pratique philosophique et mettent en œuvre son exigence, égalitaire comme elle est. C’est là, du moins, le seul départ possible à la démocratie, son fondement légitime : que chacun s’exerce effectivement – personnellement – à penser. » Un appel à un engagement d’exigence philosophique dans la vie publique.

Cliver plutôt que diviser : 

En politique, on parle traditionnellement du clivage « gauche-droite » qui n’a cessé d’entraîner des divisions au sein même des partis. Or, François Jullien nous rappelle ce que le mot « clivage » a de plus précieux : donner forme en respectant la configuration des choses. « Le sens commun en français de “séparation tranchée ” en perd l’essentiel ; c’est un sens, me semble-t-il, appauvri du mot dont on n’a pas su garder le sens premier parce qu’on n’en a pas compris la richesse » précise-t-il, prenant pour exemple la taille du jade, précieux symbole et image. 

« L’amorce infime du clivage entre les possibles opposés (est) effectivement le point crucial d’où s’ensuit la subtile fissuration d’où enfin tout découle, dans un sens ou dans l’autre, et qu’il faut donc si minutieusement discerner. » Cette subtile ligne de démarcation, de partage « qui n’est pas déterminée d’avance, mais doit se scruter à chaque instant, au moindre détour ou repli de nos vies ». Une fissuration dont nous ne prêtons guère attention. Pourtant, plus massivement à partir d’une propension individuelle, comment pourrait-on penser le repli, notamment identitaire ? « Est-ce cette pensée de l’identité et de la détermination isolante (…) qu’il faudrait pour cela abandonner », écrit-t-il. Basculer dans le Mépris est déjà acté, pour certains. A chaque Essor, son Déclin. Mais « au début de la figure du Déclin, le moment est encore favorable », indique François Jullien au regard du Classique du changement (Yi King). Serait-ce donc le moment, avant l’irrémédiable basculement ? Stratégique, il impose de « démêler pour désentraver », avant de lourdes conséquences. Qui seraient les « subtils évasifs décoïncidents » à même de réinterroger et rouvrir des possibles, au plus près des territoires ? Ceux qui sauront prévoir par anticipation « et dans l’infime, savoir repérer un infini possible » ? 

Babel est la chance de la pensée :

« La pluralité des langues, reconnue, dans sa richesse, ouvre aujourd’hui un nouvel horizon au monde », affirme François Jullien. L’ouverture est une chance. Elle impose de résister au repli identitaire en s’ouvrant aux autres cultures par le biais de la langue, pour accéder à l’inouï. Pour autant, serait-ce à dire que seuls les « initiés », qui auraient accédé à l’apprentissage des langues étrangères, pourraient « déborder les cadres constitutifs » ? Quels enjeux et place pour les traducteurs, et la traduction, comme passeurs de savoirs et éclaireurs ? 

« Penser, c’est donc interpréter, c’est donc traduire », pour citer Deleuze. « Partout le hiéroglyphe, dont le double symbole est le hasard de la rencontre et de la nécessité de la pensée : « fortuit et inévitable » ». Plus que jamais, de l’importance de l’attention aux signes (et signaux faibles) et de leur décryptage. « Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un cryptogramme », écrivait André Breton.

Partage des eaux :

La ligne de partage des eaux, choisie par François Jullien pour illustrer ses propos, est indiquée par un panneau sur l’autoroute. Perdue dans « l’espace » mais signifiée. Un « non-lieu », tel que le définit Marc Augé : « Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. » Pour compléter : « Dans les non-lieux de la surmodernité, il y a toujours une place spécifique pour des « curiosités » présentées comme telles ». 

Si la décoïncidence peut sembler curieuse à certains, la curiosité les poussera-t-elle à être enfin à l’écoute des décoïncidents ?


Pascal David, Décoïncidences de Fromentin

Le samedi 24 octobre 2020, nous avons célébré le bicentenaire de la naissance d’Eugène
Fromentin. Ou plutôt, nous n’avons rien célébré du tout, et c’est un scandale !
A peine une exposition à la médiathèque de La Rochelle. Ni doubles pages dans les
magazines, ni émissions spéciales sur les chaînes de radio et de télévision du service public, ni
colloque, ni grande exposition parisienne, ni ouvrages commémoratifs sur les tables des librairies…
(…et le Covid n’y est pour rien.)
Certes, le nom de Fromentin ne fait pas partie des plus illustres de l’histoire de la peinture.
Né le 24 octobre 1820, à La Rochelle, élève brillant du collège qui porte maintenant son nom, il se
lance dans une carrière de peintre et découvre sa vocation de peintre orientaliste et de paysagiste
lors d’un voyage en Algérie en 1846. Il retournera y vivre à deux reprises. Il expose au Salon à
partir de 1847 et connaît un succès important sous le Second Empire, reçu par Napoléon III,
membre du jury de l’exposition universelle de 1867. Ses toiles sont dans les grands musées, au
Louvre, au musée d’Orsay, au château de Chantilly, au musée des Beaux-Arts de La Rochelle bien
sûr, à Nantes, Brest, Reims, Douai, Lyon, Oran, Alger, en Belgique, aux Etats-Unis, au Qatar, etc.
Mais qui se souvient d’Une rue à El-Aghouat ou de Lisière d’oasis pendant le « siroco » (1859), ou
de La Chasse au héron (1865) ? Lire la suite…


Nicolas Martin, ancien journaliste.

A propos de la conférence de François Jullien, “Décoïncider de la langue de l’Être” du jeudi 1er avril

L’association Décoïncidences est explicitement politique, relative à la vie collective, et aussi fléchée par une urgence : prévenir l’élection du Front national (qu’il ait été rebaptisé ne change rien à l’affaire si l’on se réfère aux politologues qui ont sondé les écarts entre les propos publics et ceux tenus à huis clos dans la serre chaude de l’entre-soi). J’aurais aimé vous inviter à resserrer le lien entre la raison politique de Décoïncidences et votre intervention. Ma question est pour le moins trébuchante, mais je sais que vous auriez généreusement remis l’affaire d’équerre.

Donc, jeudi soir : les mots. L’outil par excellence du responsable politique.

Cette incise. La question a été soulevée : Peut-on déborder la langue de l’intérieur de sa langue ? Connaissez-vous (sans doute, sûrement) les travaux du linguiste Gustave Guillaume, auxquels se sont référés Merleau-Ponty, cité hier soir, mais aussi Paul Ricœur, Gilles Deleuze et, aujourd’hui, Jean-Marc Ferry ? Comme je lisais Temps et Verbe et termine Principes de linguistique théorique, je ne cessais de regretter les rencontres qu’organisait Guy Tabellion, tant j’aurais aimé vous entendre sur une lecture qui entre en dialogue avec vos propres chantiers. Je ferme la parenthèse.

Les mots donc. Et des mots ordinaires (nervures, veinures, linéaments, etc.), des mots artisanaux, dont vous avez souligné le potentiel opératoire, plus que méthodologique, tout en précisant le but poursuivi : les porter au concept. Du mot ordinaire au mot concept (propension par exemple) se peut lire comme le passage de l’opératoire au méthodologique. Nous ayant habitué à aussi penser dans les termes de l’économie, ce passage est un gain (méthodologique) et une perte (opératoire). Ou encore pour l’analyser dans les termes d’une autre analytique (l’essor/l’étale), ne pourrait-on dire que l’usage des mots ordinaires/artisanaux est d’essor, quand les mots-concepts se tiennent aux portes de l’étale. Prenons un exemple, que vous ne manquerez pas de réfuter, tant il est loin de vos travaux. Soit le mot « résilience ». Un mot artisanal, qui renvoie à un phénomène physique : la capacité d’un matériau à absorber l’énergie d’un choc en se déformant. On sait la destinée du mot. L’atteste récemment l’opération Résilience lancée par Emmanuel Macron, qui désigne l’engagement des forces armées sur le front sanitaire. Boris Cyrulnik n’est pas dupe de l’usage quasi-mécanisé de ce mot artisanal, après qu’il l’a conceptualisé. On peut aussi se référer à l’histoire critique du mot de Serge Tisseron (Que sais-je ?). Je laisse ce petit développement en suspens et pose la question suivante : comment sur la scène politique maintenir opérant un mot (un mot plein de promesses, ouvrant des perspectives, un mot qui serait, pour filer la métaphore, un fruit gorgé de saveurs, plein de fraîcheur, donc aiguillonnant les attentions, insufflant de l’allant à la pensée collective), mais un mot que l’art politique enjoint de « porter au concept » (l’exercice politique étant aussi méthode didactique) – sans prendre le risque de le racornir, taveler, vider de son potentiel, sa puissance créatrice, bref, d’en faire un fruit sec ? 

Hypothèse de travail : soit l’attaché parlementaire d’un élu promis à un bel avenir qui vous a lu, entendu. Il attire l’attention du Député sur vos travaux. Celui-ci vous lit, vous écoute. Il se laisse « travailler » par cette réflexion et accomplit le voyage auquel vos travaux le convient. A coup sûr, sa parole (politique) sonnera différemment. Mais quel usage politique peut-il en faire, politique c’est-à-dire dans sa relation à cet autre qu’est l’électeur, le citoyen ? Cette interrogation : tant que l’usage est in petto, l’essor est opérant, il l’est pour l’élu et, indirectement, pour l’électeur, si l’on s’accorde sur le fait que la parole de l’élu sonne tout autrement, mais si l’usage est interpersonnel, collectif, le mot doit se hisser au niveau du concept, en revêtir les atours. L’instruction du débat public le recommande. N’est-il pas alors condamné à l’étale, sitôt promu sitôt moribond, après notamment que le ressassement médiatique en aura sapé la valeur, stérilisé la fertilité, désamorcé la charge imaginative ?

J’ajoute que j’ai bien entendu (et lu dans vos livres) que l’opération préconisée ne consiste pas à remplacer cela qui fonde l’Europe – l’inquiétude de ce qu’elle fait et la portée politique de la traduction qui nourrit (entretient le feu de) l’altérité du dedans – mais à remettre de la vivacité dans l’Europe, après avoir pris conscience de la valeur de ce fondement dans l’écart de langue (écart autrement plus transgressif que l’écart de langage). 


Philippe Ratte, mars 2021

Mes amis, que reste-il ?

Posons deux ensembles, A et B.
A est fait de petits carrés verts, B de ronds rouges.
Trois lois s’appliquent.
Dans A, au fil du temps et moyennant diverses conditions, certains carrés deviennent

plus sombres et/ou changent de taille.
Dans B, au fil du temps et moyennant certaines conditions, certains ronds passent à

l’orange et/ou changent de taille.
Tout élément ainsi modifié dans A trouve dans B un correspondant parmi les éléments modifiés de B. On nomme R cette relation bijective.

Cas d’école simple : si A est l’ensemble des élèves et B celui des emplois, il est possible de concevoir une situation dans laquelle à tout bon élève de A corresponde un certain niveau d’emploi dans B. Et même que les conditions internes à A pour amener la proportion voulue d’éléments modifiés dans les bonnes formes et proportions trouvent leur répondant dans les conditions internes de B qui régissent l’apparition de ronds transformés, en juste proportion de nombre et de taille. Et même d’imaginer qu’une telle situation soit stable, ou du moins que les évolutions parallèles (et aussi indépendantes qu’on le désire) demeurent assez concordantes en longue durée pour qu’à epsilon près cette relation se vérifie presque toujours, donnant l’impression d’une quasi certitude.

C’est plus probable dans des systèmes bien réglés et à évolution lente que si l’on s’accorde la liberté de changer rapidement l’un ou plusieurs quelconques des facteurs qui assurent cette correspondance régulière. Lire la suite


Daniel Bougnoux

Décoïncider

Texte à paraître dans le prochain numéro de la revue « Local contemporain » éditée à Grenoble, et consacrée au concept de  Dépaysement.

Nos vies se jouent à coups de dés : dé-paysement, dé-centrement, dé-localisation, départ… Toute l’œuvre de François Jullien insiste particulièrement sur cet entre ou sur cet écart déjà concentrés dans le préfixe explosif de ce verbe, tellement banal que nous ne l’entendons pas (ou qu’il demeure, à la lettre, inouï), ex-ister. Sans ces hiatus pourtant, point de vivre.

L’auteur de Vivre de paysage (Gallimard 2014) nous propose donc deux mouvements contraires, ou apparemment contradictoires : vivre de paysage, c’est imprimer en nous sa force de recueillement, d’agrégation d’un monde. Un paysage est en lui-même complet, ou intégré ; il y a paysage quand, confrontés à son étendue, nous n’avons rien à ajouter, à désirer de plus ; quand un monde y déploie sa souveraine complétude devant laquelle nous ne pouvons qu’acquiescer, ou prononcer avec reconnaissance c’est bien cela, c’est ici. Devant cette ouverture offerte, nous aimerions longuement nous poser, éventuellement peindre ou photographier cela, façon d’avouer qu’un terme se trouve atteint, qu’une porte s’ouvre sur un infini qui nous comble, sans reste ni nostalgie. Qu’ici se découvre enfin (Mallarmé) la région où vivreLire la suite


SEMINAIRE « QU’EST CE QUE VIVRE ? EXISTER OU SUBSISTER ?

Première séance, 15 octobre 2020, compte-rendu de Philippe Ratte

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