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Paul-Henri Moinet, Le boucher grec et le boucher chinois, article publié sur le site Sinocle, un lieu pour comprendre la Chine sans les préjugés qui l’accompagnent

https://www.sinocle.info

Le boucher grec et le boucher chinois   

Le boucher grec tel que Platon le décrit dans le Phèdre coupe la bête en morceaux suivant son anatomie et ses articulations, là où le boucher chinois, selon Zhuangzi, est sensible à ce qui espace les chairs, les os, les nerfs. Le couteau du premier tranche, celui du second départage, l’un incisif, l’autre décisif. 

Ce qui vaut pour le boucher chinois vaut aussi pour le sculpteur ou le penseur. 

Pour bien tailler le jade il faut suivre scrupuleusement ses linéaments et ses veinures, c’est ainsi que le bloc de matière apparemment compact et résistant cède avec la délicatesse d’une concubine abandonnée et révèle toutes ses possibilités.

Xu Shen le dit autour du premier siècle, raisonner c’es travailler le jade. « Au contraire de la division opérant méthodiquement selon son projet, c’est par conformation aux strates structurantes du matériau que son objet progressivement prend forme. La pensée chinoise a puisé là sa raison » commente F. Jullien dans Ce point obscur d’où tout a basculé.  

Cliver ce n’est pas découper suivant des parties figurées par le seul ordre de la raison qui toujours force le réel mais fissurer, départager à même l’objet ou la matière en respectant leur agencement intime. 

Ainsi procède la pensée chinoise, défiant la nôtre, l’amenant à s’interroger sur sa propre armature conceptuelle.   

La pensée ontologique désigne et assigne : chaque chose doit être  attribuable à une cause, redevable à un principe, établie dans une essence, stabilisée dans une nature, justiciable d’un sens. Barthes, rêvant d’un monde qui serait exempté de sens comme on l’est de service militaire, disait que la raison occidentale avait la fâcheuse habitude de tout baptiser par le grand sacrement du sens. Comme si les choses ne commençaient que par ce baptême. La pensée chinoise échappe à ce sacrement, à cette assignation dirait plutôt F. Jullien. 

L’ontologie assigne l’être à résidence en le prenant dans les filets des catégories. La raison chinoise est interstitielle, réticulaire, processuelle, là où sa rivale occidentale est articulaire, totalisante, dialectique. Plus évasive au sens où elle dissout l’idée même de l’être, elle flâne à même le réel sans chercher à le maîtriser par le logos qui pour définir, divise, géométrise, modélise. Flâneuse, elle n’en est pas moins rigoureuse, scrupuleuse à l’extrême, attentive non au détail qui est encore une partie soustraite au tout mais à l’infime qui est ce point presque insignifiant qui peut infléchir, orienter autrement le cours d’une vie, d’une bataille ou d’une histoire d’amour. 

« Ce par quoi l’homme se distingue de l’animal est amorce infime »  note une pensée de Mencius. Et cet infime l’homme de peu le perd, l’homme de bien sait le développer car il en connaît le potentiel et la puissance de transformation. Plus sensible à l’agencement des choses qu’à la quête de leur nature ultime, plus obsédée par leur coexistence que par leur essence, la pensée chinoise creuse le cours du monde en l’épousant sans chercher à fixer une origine ou une cause aux phénomènes, sans remonter à  un principe. C’est précisément parce qu’il n’y a ni Dieu ni Création que le monde peut se déployer comme monde.    

Ici tout commence, là tout transite. A la superbe occidentale de la logique et de la vérité la Chine classique préfère les idées plus humbles de cohérence et de pertinence. Pourquoi chercher ce qui est vrai quand ce qui est viable peut suffire ? Là où nous cherchons le sens de la vie, avec cette inquiétude qui flirte souvent avec l’angoisse, la pensée chinoise en a l’intelligence, au double sens du mot, de compréhension et de complicité. 

La vie n’est pas une ligne qui se découpe en points mais un souffle fait de pulsations rythmiques, de notes plus ou moins tenues et de soupirs plus ou moins marqués, chaque pause, chaque silence ayant sa transcription temporelle en note. Parfois elle ralentit son mouvement, parfois elle l’accélère, inventant dans ses ralentissements comme dans ses accélérations mille ruses. Elle peut ralentir en devenant plus ample, ce que la musique appelle allargando ou plus retenue, ritenuto, accélérer en se faisant plus vive, badine, résolue ou agitée. Autant de tempos et de nuances affectives que de situations et de moments. Plus rarement, plaisir suprême, la vie joue rubato, enrobée et flottante, affranchie de toute rigidité métronomique, comme soudain un cheval ou une girafe vont l’amble au lieu de galoper ou de trotter.

La vie c’est du vivant qui se déplie et se rétracte, une suite mélodique de possibilités qui s’amorcent ou avortent, un tissu dont les points d’essor ou de déclin font toute la trame. Rien de tragique ni de dramatique. Ca s’en va et ça revient c’est fait de tout petits riens, ça se chante et ça se danse, ça revient et ça se retient comme une chanson populaire. En termes plus choisis on écrit : «  La sagesse n’a pas à répondre de l’inquiétude abyssale de la Cause et du grand Pourquoi ».

La sinologie comme toute discipline intellectuelle, à force d’érudition et d’exégèse, produit un savoir qui oublie souvent de penser. Ce qui n’est pas le cas de F. Jullien qui depuis longtemps cherche, par une confrontation réflexive entre la pensée grecque et la chinoise, de nouvelles ressources conceptuelles.  

Deleuze, sans être chinois, expliquait que le concept d’un oiseau n’était pas dans son genre ou dans son espèce mais dans l’agencement de ses postures, de ses chants et de ses couleurs.

Montaigne aussi, à sa manière, fut chinois dans sa vision de la vie « cette activité imparfaite de sa propre essence et déréglée ». 

Arrivant au bord de la mer, Proust décrit ainsi cette infime et fantastique expérience : « Je fermais les yeux pour comprendre que c’était bien elle, cette plaintive aïeule de la terre poursuivant comme au temps qu’il n’existait pas encore des êtres vivants sa démente et immémoriale agitation ».

Le narrateur ferme les yeux, pour mieux voir, mieux sentir, mieux comprendre. Il n’est plus face à la mer, il la laisse voguer en lui et sa phrase comme une vague ne vient pas de lui mais de la mer elle-même, de son mouvement toujours recommencé. 

La mer pas plus que le vent n’ont de commencement ni de fin. C’est sans doute la raison pour laquelle nous les aimons tant. Et le jour où nous aimerons la vie autant que la mer et le vent ou plutôt comme si elle était la mer ou le vent, peut-être redécouvrirons-nous la vie, commençant alors à respirer à partir des talons, comme le sage chinois, au lieu de respirer à partir de la gorge comme l’homme ordinaire. 

 

 

 

Entretien de François Jullien par Cédric Enjalbert, Philosophie Magazine, février 2021

https://www.philomag.com/articles/francois-jullien-lart-dagir-sans-methode

 

 

Tribune de François Jullien parue le 30 décembre 2020 dans Les Echos

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Le Monde, avril 2020

La crise sanitaire est l’état présent du monde. Après avoir tant servi dans les domaines économique et financier, voici que ce mot nous atteint aujourd’hui en plein cœur de nos vies. Mais qu’est-ce, selon vous, qu’une crise ?

Selon sa racine grecque, la crise est ce qui « tranche ». Elle est le moment critique et dramatique qui tranche entre des possibles opposés. En médecine, entre la mort et la vie. Au théâtre, quand culmine la tension engendrée par l’action, avant l’acte du dénouement. Or on peut proposer une autre approche de la « crise », notamment à partir d’une autre tradition de langue et de pensée, telle la chinoise. En chinois – c’est même devenu aujourd’hui une banalité dans les milieux du management – « crise » se traduit par wei-ji : « danger-opportunité ». La crise s’aborde comme un temps de danger à traverser en même temps qu’il peut s’y découvrir une opportunité favorable ; et c’est à déceler cet aspect favorable, qui d’abord peut passer inaperçu, qu’il faut s’attacher, de sorte qu’il puisse prospérer. Aussi le danger en vient-il à se renverser dans son contraire. De tragique, le concept se dialectise et devient stratégique. 

Tel serait donc le « bon usage » de la crise aujourd’hui. Et d’abord à titre personnel et existentiel, dans ce sauve-qui-peut du malheur ?

Il y a, pour chacun de nous et collectivement, une situation négative à traverser. Mais ce peut – et même ce doit (d’un devoir éthique et politique) – être l’occasion de faire surgir de nouveaux possibles, « inouïs » au sens propre, que peut-être même on ne soupçonne pas. Il n’y va pas là d’une morale de consolation ou de compensation, de boniment, mais du concept rigoureux de la « vraie vie ». Car nos vies ne cessent, au fil des jours, de se rabattre, de se rétrécir et de s’étioler : de laisser leurs possibles inouïs se rétracter. Elles se résignent et s’enlisent, se laissent aliéner et deviennent « chose », versant dans une vie factice, c’est-à-dire qui n’est plus qu’une apparence de vie, une pseudo-vie qui ne vit plus « vraiment ». Or la vraie vie n’est pas une vie idéale ou une autre vie, mais la vie qui résiste à cette vie perdue, fait front contre cette résignation et cet enlisement, cette aliénation et réification de la vie menaçant la vie, à l’insu même de la vie. Or comment commencer de dire non à cette vie qui – au fil des jours, ou ne serait-ce pas plutôt depuis toujours ? – n’est plus qu’un semblant de vie ? Peut-être est-ce justement l’opportunité de la crise, son côté « favorable », que de nous donner un appui, une occasion – dans ce retrait, parce que nous sommes remis brutalement devant nous-mêmes – de répudier la vie factice qui par trop se lézarde, et de reprendre pied dans de la vraie vie

On dit néanmoins beaucoup aujourd’hui que, à se trouver ainsi confinés et pour certains désœuvrés, bien des couples sont menacés de « crise » jusqu’à la séparation…

C’est peut-être retrouver là le sens grec, salutaire, de la « crise » qui tranche dans ce qui n’est plus vivable. Deux personnes qui déjà s’ennuyaient entre elles sans oser se le dire, peut-être même sans le remarquer, qui s’y étaient habituées et même s’étaient habituées à le supporter, dont la vie de « couple » s’était donc à ce point résignée et perdue, se voient effectivement enfin forcée de réagir et de choisir. Peut-être la situation est-elle en effet déjà trop dégradée, révélatrice d’un « invivable », et devra déboucher sur une séparation comme seule issue. Soit se découvre, du sein même de cette relation qui s’endormait, du fait même de l’épreuve partagée, du face-à-face imposé, un « nouveau possible » : ils peuvent à nouveau se rencontrer. On dira alors « vivre à deux », comme on dit « porter à deux » (une charge). Dans cet enfermement forcé, peut se découvrir la possibilité infinie de l’intime. L’intime que découvrent enfin Mme de Rênal et Julien dans le donjon de la prison de Besançon… 

Ce que vous appelez une « seconde vie » ?

Non pas une nouvelle vie, en effet, dont on ne voit pas de quelle coupure – de quel miracle – elle procèderait, mais une seconde vie qui, découlant de la vie précédente, mais s’en décalant, en dé-coïncidant par l’épreuve traversée, peut effectivement s’en dégager. Elle gagne en lucidité : la lucidité n’est ni l’intelligence ni la connaissance, mais la capacité de tirer parti du négatif traversé. Elle permet de choisir plus effectivement sa vie : de désinvestir ce qui dans sa vie n’est plus porteur ou est tari ; et, par suite, de mieux investir, en revanche, ce qui, passé au crible de la vie, apparaît, non plus illusoire, mais ouvrant de la vraie vie. Voilà que, ayant déjà « vécu », je suis en mesure enfin de commencer de comparer et de choisir effectivement, donc d’engager concrètement ma liberté. A l’époque classique, on appelait cela « réformer sa vie ». J’aime beaucoup la formule de Rousseau à cet égard : « Je persistai : pour la première fois de ma vie, j’eus du courage… » Car on peut aussi ne pas avoir ce courage, passer à côté de cette possibilité se dégageant discrètement, en cours de vie, continuer de vivre une vie qui s’étiole, rater la possibilité d’une seconde vie

Mais le « confinement », c’est l’enfermement forcé, la perte d’un plus vaste horizon et de la liberté. Et même de la liberté la plus élémentaire : ne plus être tenu au piqué par une longe réglementaire, marcher à plus de cinq cents mètres de chez soi… 

Mais ne sommes-nous pas toujours dans un certain confinement ? Ne sommes-nous pas toujours bordés – bornés – par le monde environnant ? A quoi répond, je crois, la capacité d’ « existence ». Car exister, c’est « se tenir hors », dit le latin. En même temps que je demeure dans le monde, limité par lui, confiné en lui, je peux me tenir hors de lui, déborder de sa clôture. En quoi exister est éthique. Il est ce qui fait l’humain, bien avant toute morale : le propre de l’humain, ce qui l’a promu en humain, est qu’il a pu dé-coïncider des conditions imparties et s’aventurer hors des limites de son confinement. Ce pourquoi « seul l’homme existe ». La rigueur du confinement actuel peut raviver cette exigence : déborder par la conscience de la claustration physique. Peut-être trouvez-vous cela bien « métaphysique », mais ces temps nous rappellent justement ce qui se joue toujours de métaphysique dans l’expérience, si l’on ne la laisse pas rabattre en semblant de vie. 

Mais à titre collectif ? Il y a aussi le monde, les contraintes géopolitiques. Peut-on aussi trouver, au danger que nous traversons, une opportunité favorable, comme le dit si bien « crise » en chinois ? 

Le pouvoir chinois, à sa façon, l’a déjà fait. Dans un premier temps, près de deux mois, la Chine s’est enfoncée dans le danger sans vouloir en prendre la mesure. Cela par déni idéologique : le Pouvoir se bouchant les yeux et faisant taire la vérité, la Chine a laissé développer une épidémie devenant pandémie qui aurait pu clairement être évitée. C’est là une réalité, et donc une responsabilité, que le Pouvoir chinois doit reconnaître et assumer. Mais il est vrai que le Pouvoir autoritaire qui dirige aujourd’hui la Chine a su renverser ce négatif en opportunité à son profit, à la fois sur le plan intérieur et extérieur. Sur le plan intérieur, les mesures de confinement qu’il lui a fallu ensuite imposer ont servi à renforcer le contrôle des populations que le régime chinois, surtout depuis l’ère Xi Jinping, cherche méthodiquement (numériquement) à instaurer : au nom de l’unité nationale et de la solidarité revendiquées à juste titre, dans cette urgence historique, l’autoritarisme du Prince a trouvé une occasion vertueuse de se renforcer. Ceux qui admirent un ordre si bien établi qu’il a pu enrayer l’épidémie ne devraient pas être dupes des slogans de propagande qui tendent à faire de la Chine un exemple face aux « débiles » démocraties. D’autre part, sur le plan extérieur, la Chine a offert la pandémie au monde et, remettant maintenant son économie en marche, va tirer profit de notre affaissement. Elle va pouvoir faire avantageusement la leçon et s’acheter l’Europe à meilleur marché.  

N’est-ce pas là être trop critique ? 

Il faut se garder également des deux : de la sinophobie comme de la sinophilie, deux écueils que la France notamment, depuis des siècles, sait mal éviter : le « Catéchisme chinois » des lettrés ou le « péril jaune ». Mais je crois avoir fait moi-même autant que j’ai pu pour faire connaître les ressources de la pensée chinoise en Europe – comme aussi les faire travailler pour réinterroger à partir d’elles la philosophie européenne et découvrir notre propre « impensé » – pour pouvoir me permettre aussi de dire ce qu’on sait bien, mais que, par « réalisme » politique et menace de rétorsion, on n’ose pas dire… Car il y a ce qu’on n’a pas le droit d’ignorer : l’oppression que subissent les Ouïghours – rendons hommage au Monde d’en avoir traité. Ou la censure, de moins en moins discrète, que subissent l’édition et l’Université. Ou la situation sous pression de Taïwan, qui est bien une véritable démocratie et a su, exclue de l’OMS, parer sans emphase, mais avec une scrupuleuse efficacité, au danger de l’épidémie. 

Mais l’Europe ne pourrait-elle pas aussi tirer parti de la crise, la renverser en « opportunité » ?

Elle est parvenue aujourd’hui au stade critique et dramatique – grec – de la « crise ». Car l’idée de l’Europe, telle qu’elle a été conçue au sortir de la guerre et a porté notre histoire jusqu’à la fin du siècle dernier – l’Europe de la paix et de la coopération économique – est sans doute épuisée. La « crise » actuelle risque bien de l’achever : le repli nationaliste du sauve-qui-peut est la première évidence des « temps de crise ». Il ne faut donc pas brandir l’Europe comme un slogan ou comme une panacée, mais penser à partir de quelles ressources, à nouveaux frais, en relancer la nécessité. 

« Ressources » européennes ?

Oui, la question est celle, non pas de l’« identité » européenne, mais des ressources européennes. C’est ce débat que nous devons ouvrir aujourd’hui pour remobiliser l’Europe : non pas ce qui la définirait – le christianisme ou les Lumières ? – mais ce qui « fait » Europe. Le mot « idéal », par exemple, est un mot que l’on trouve dans toutes les langues européennes et qui dessine ainsi comme une géographie théorique de l’Europe. Or qui a dit que cette ressource de l’idéalité est tarie et ne peut plus porter une histoire commune ? Ou bien la diversité des langues, en Europe, est une ressource qui fait Europe. Je ne défends pas là chauvinement le français, mais la traduction qui, comme on sait, est la « langue de l’Europe », à l’encontre du rabattement dans un anglais bâtard devenu globish, etc. 

L’Europe a-t-elle encore une chance ?

Nous sommes entrés dans l’âge des nouveaux Empires : chinois, américain, russe, turc, indien… L’Europe est en retrait et même au bord de la faillite. Mais, si elle sait traverser la décennie à venir, sans tomber en morceaux, elle retrouvera une initiative dans l’Histoire, quand ces Empires seront usés –  mais qui ne soit pas de l’impérialisme. Oui, l’Europe peut entrer dans une « seconde vie ». Le tragique tranchant de la crise nous contraint heureusement aujourd’hui à sortir de la passivité. 

 

Article paru le 26 juin 2020, Le Figaro : “N’oublions pas la vraie vie”

Qu’il ait fallu, au début, courir à l’urgence, sauver des vies autant qu’il se pouvait, mettre tout en œuvre pour assurer la survie, était plus que légitime. On aurait pu néanmoins voir le mal arriver et mieux s’y préparer… Fallait-il d’ailleurs fermer les librairies alors que les fromagers restaient ouverts ? Mais après ? Ne sommes-nous pas en train de nous installer, en France, dans le renoncement ? 

Car il faut distinguer. Il y a le vital dont le contraire, nous le savons, est la mort. Mais il y a aussi le vivant, dont le contraire est la non-vie, la vie qui ne vit pas vraiment : la vie n’est plus qu’un semblant de vie, une pseudo-vie. Car vivre – seulement vivre – en soi n’est pas éthique, puisque nous n’avons pas choisi d’être en vie. A preuve, on peut choisir de mourir. C’est d’accéder à la « vraie vie » – à une vie qui soit effectivement vivante – qui peut s’ériger en finalité. Le retour ne doit donc pas être à la vie « normale », mais à la vie vivante, la vraie vie, autrement dit la vie désirante. 

Que la précaution soit désormais nécessaire, qui le contesterait ? Mais que la précaution devienne règle de vie, que le Care s’installe en idéologie dominante, est inquiétant. Ne faudrait-il donc pas se mettre au plus tôt à dissiper cette ambiance, à défaire cette nouvelle obédience, si bien véhiculée par les médias. A se défier de la trop facile empathie, qui a par conséquent tôt fait de se renverser en son contraire : un manque flagrant de communauté ? Ne faudrait-il pas ouvrir un écart à cet égard – commencer d’en dé-coïncider ? 

La pandémie a révélé, une fois encore, que nous ne savions pas loger la mort dans la société. Or la mort, comme on sait, débute en nous avant la naissance. La mort est dans la vie, avant de l’achever. A la fois elle la met en tension et la révèle. Est-il si sûr que mourir, quand on est en fin de vie, soit à redouter ? 

On dira que la pandémie a mis le monde entier à genoux et que la France n’a fait que suivre. Est-ce si sûr ? En Chine, il y avait aubaine pour le Pouvoir à mettre le peuple un peu plus sous verroux, à mieux le contrôler par le numérique, à réprimer plus durement la démocratie… Mais en France ? La France n’est-elle pas en train de s’installer dans un discours lénifiant, dans la rétractation des possibles et le rabattement ? Etonnante docilité : quelle tentation éprouvons-nous à mettre la vie sous cloche ? Quel plaisir prenons-nous à la sur-protection, surtout à son institution ? On dira que nous avons appris, grâce au Covid, à regarder le ciel, à voir les enfants grandir, à prendre du temps et même à bailler. Nous deviendrions un peu plus zen. Une sagesse enfouie nous reviendrait. Ce serait là une leçon bénéfique de décroissance… Or, ne faudrait-il pas plutôt une autre croissance ? Ne sommes-nous pas, en France,  en train de nous résigner un peu plus, d’oser un peu moins ?  Cette atonie, dont on s’accommoderait si bien, ressemble elle-même à la mort. « La France malade de la volonté » disait Nietzsche. 

On n’a cessé de saluer, ces derniers mois, le télétravail comme une grande avancée. Il devient la commodité : plus safe, plus économique, plus pratique, etc. N’envisage-t-on pas de prolonger, et peut-être de perpétuer, l’enseignement à distance, de l’école primaire à l’université. Y compris en philosophie… Or, le live n’est pas la vie, mais plutôt son contraire. Car peut-on négliger ce que fait ainsi perdre la connexion facilitée, virtuellement illimitée ? Elle fait perdre l’effectif : la rencontre, le face-à-face, la présence (qui se valorise par son absence), le vif de la parole (qui sous-entend aussi sa perte)… Songe-t-on à quoi l’écran fait écran ? 

Il faut bien sûr rester vigilant à l’égard du Covid – qui le contredirait ? Il nous a tant coûté… Mais peut-on en faire une morale collective ? Peut-être même faudra-t-il apprendre à vivre dorénavant en son odieuse compagnie. Belle formule de Fénelon, reprise par Chateaubriand, en cas de re-confinement : « Les heures sont longues, mais la vie est courte ».